Léon X et Luther : le sanglier entra dans la vigne du Seigneur pendant que le Pape chassait

Giovanni de Médicis fut cardinal à treize ans et pape à trente-sept ans sans avoir été ordonné prêtre. Il condamna Luther à juste titre sur la doctrine et perdit la moitié de la chrétienté. Aucun Léon n’a reçu autant ni laissé moins.

Léon X et Luther : le sanglier entra dans la vigne du Seigneur pendant que le Pape chassait

Lorsque Raphaël décora pour lui la troisième des salles vaticanes, Léon X fit peindre sur les murs deux papes de cette série : Léon III couronnant Charlemagne et Léon IV éteignant l’incendie du Borgo et triomphant des Sarrasins à Ostie. Il voulait qu’on le vît comme l’héritier de ces Léon, et en un sens il le fut : il reçut une Église plus riche, plus obéie et plus brillante que celle de n’importe lequel d’entre eux. Ce qu’il en fit est la matière de ce volet. Léon X fut le pape qui eut Luther devant lui, le condamna et l’excommunia, et eut raison sur la doctrine. Ce fut aussi le pape sous lequel la moitié de l’Europe cessa d’obéir à Rome. Les deux choses sont vraies et cette série ne choisit pas entre elles.

Giovanni de Médicis naquit à Florence le 11 décembre 1475, second fils de Laurent le Magnifique et de Clarice Orsini, et dès le berceau il fut destiné à l’Église comme on destine un fils à une carrière. Il reçut la tonsure à six ans. À sept ans il était abbé de Font-Douce, en France, et protonotaire apostolique par concession de Sixte IV. À huit ans il détenait l’abbaye de Passignano et à dix celle du Mont-Cassin, la maison mère de l’ordre de saint Benoît, car tous les bénéfices que les Médicis pouvaient obtenir lui revenaient. En 1489, sous la pression de Laurent et de ses ambassadeurs, Innocent VIII le créa cardinal à treize ans, à condition qu’il ne portât pas la pourpre ni n’exerçât pendant trois ans. Il reçut les insignes à Fiesole le 9 mars 1492, à seize ans. Son père lui envoya alors une lettre de conseils que l’Encyclopédie catholique loue pour son bon sens : elle lui recommandait l’honnêteté et l’exemple, d’autant plus nécessaires, disait-elle, que le collège cardinalice manquait de ces vertus. Un mois plus tard, Laurent était mort. Il convient de retenir l’ensemble de cette carrière, car ce qui conduisit Luther à la porte de Wittenberg était exactement ceci : sièges, abbayes et chapeaux obtenus par pression, par argent ou par le sang, et accumulés sur une même tête. Le futur Léon X ne combattit pas ce système. Il en était le produit.

Au conclave de 1492 il vota contre Rodrigo Borgia, qui fut néanmoins élu sous le nom d’Alexandre VI, et se retira à Florence jusqu’à ce qu’en 1494 la chute des Médicis l’obligeât à fuir en habit franciscain. Il passa des années en dilettante des lettres et des arts, généreux et mauvais administrateur, deux traits qu’il ne perdit jamais. Jules II le nomma légat à Bologne et en Romagne en 1511 ; l’année suivante il tomba prisonnier des Français à Ravenne, s’échappa alors qu’on le conduisait en France et, en septembre 1512, vit sa famille reprendre Florence. Jules II mourut le 21 février 1513. Au premier scrutin du conclave le cardinal de Médicis reçut une voix. Ses partisans, les cardinaux jeunes, attendirent le moment opportun, et en mars il sortit pape à trente-sept ans avec une fistule qu’il fallut opérer pendant la clôture. Il était diacre. On l’ordonna prêtre le 15 mars, on le consacra évêque le 17 et on le couronna le 19. C’est le dernier pape de l’histoire élu sans être prêtre.

On lui attribue d’avoir dit en sortant élu qu’il jouît du pontificat, puisque Dieu le lui avait donné. La phrase est due à un ambassadeur vénitien qui n’était pas impartial et n’était pas à Rome, et il n’y a pas lieu de la lui prêter. Il n’en est pas besoin non plus. Les faits la remplacent. Jules II avait laissé un trésor considérable ; en deux ans il n’en restait rien. Au printemps de 1515 la caisse était vide et ne se remplit plus. Les revenus du Saint-Siège tournaient autour de cinq ou six cent mille ducats par an ; la maison pontificale, que son prédécesseur avait entretenue avec quarante-huit mille, en coûtait maintenant le double. En moins de neuf ans il dépensa quelque quatre millions et demi de ducats et laissa à sa mort une dette de quatre cent mille qui ruina ses créanciers. Pour boucher le trou il créa de nouveaux offices et vendit les plus importants, et il transforma les jubilés et les indulgences, selon son propre biographe catholique, en opérations presque entièrement financières. Il chassait chaque année à grande échelle, donnait des banquets, faisait représenter au palais des comédies qu’aucun moraliste n’aurait approuvées et riait avec les bouffons. Il distribuait en outre plus de six mille ducats annuels en aumônes, entendait la messe chaque jour, récitait le bréviaire, jeûnait trois fois par semaine et mena comme pape la même vie privée irréprochable qu’il avait menée comme cardinal. Ce n’était pas un Borgia. C’était quelque chose de plus difficile à juger : un homme pieux et orthodoxe qui ne gouvernait pas.

Rome fut avec lui la capitale des lettres et des arts. Bembo et Sadoleto lui écrivaient les lettres en latin cicéronien ; Aldo Manuzio imprimait les Grecs sous sa protection ; il récupéra la bibliothèque de sa famille, vendue en 1494, et l’amena au Vatican. Raphaël, que Jules II avait appelé à Rome, fit sous Léon X les salles, les cartons des tapisseries de la Sixtine, les loges et la Transfiguration, et mourut en 1520 sans avoir pu avancer guère dans la construction de Saint-Pierre, faute d’argent. Les poètes qui le chantèrent dépassent la centaine. L’Encyclopédie catholique, qui ne lui refuse pas le mérite, conclut que comme mécène il a été surestimé et qu’il fut au fond un dilettante. Le jugement importe moins que l’ordre des priorités : le pape qui laissa Raphaël sans fonds pour la basilique trouva de l’argent pour le carnaval de 1520, l’année de la bulle contre Luther.

Il hérita aussi d’un concile. Le Ve du Latran était ouvert depuis mai 1512, convoqué par Jules II contre le conciliabule de Pise, et Léon le poursuivit jusqu’à sa douzième et dernière session, le 16 mars 1517. Il en sortit des textes que l’Église cite encore. La bulle Apostolici regiminis, de décembre 1513, condamna contre l’école de Pomponazzi la thèse selon laquelle l’âme individuelle est mortelle, ou selon laquelle on peut tenir pour vrai en philosophie ce que la foi déclare faux. Pastor aeternus, de décembre 1516, affirma que le pape est au-dessus du concile et abrogea la Pragmatique Sanction de Bourges. Il y eut en outre une bulle étendue de réforme : que les abbayes et bénéfices ne fussent donnés qu’à des personnes dignes et selon le droit, que l’on restreignît les commendes, les unions et les dispenses, que les cardinaux et les clercs vécussent comme il convenait, que l’on punît les blasphémateurs, les incontinents et les simoniaques, que les revenus de l’Église ne fussent pas destinés à des usages profanes. Rien de tout cela ne fut appliqué. Léon lui-même dispensa à plusieurs reprises les décrets de son concile. Vers la fin, en 1517, un laïc, Gianfrancesco Pico della Mirandola, prononça devant les pères un discours sur l’état moral du clergé et termina en avertissant que, si le pape laissait ces plaies sans remède, il était à craindre que Dieu lui-même ne coupât les membres pourris et ne les détruisît par le fer et le feu. Cette même année, sept mois et demi après la clôture du concile, un augustin de Wittenberg envoya ses thèses à l’archevêque de Mayence.

Avant cela vint Bologne. François Ier, roi de France depuis janvier 1515, vainquit à Marignan les 13 et 14 septembre, et le pape, qui avait joué sur les deux tableaux avec lui et avec ses ennemis, se jeta dans les bras du vainqueur. Il céda Parme et Plaisance, s’entretint avec le roi à Bologne du 11 au 15 décembre et de ces conversations sortit le Concordat de 1516, promulgué comme bulle le 18 août. Rome obtenait la révocation de la Pragmatique Sanction de 1438, qui avait soumis l’Église de France aux décrets conciliaristes de Bâle, et la reconnaissance du primat. En échange, le roi de France recevait le droit de nommer tous les évêques, abbés et prieurs du royaume ; le pape se réservait l’institution canonique. Le clergé et les parlements français protestèrent pendant des siècles. L’Encyclopédie catholique, rédigée sous Pie X, décrit le prix comme très élevé et le résultat comme une France attachée au Saint-Siège, et ajoute que la manière dont la couronne usa de ce pouvoir produisit ensuite de grands maux. L’accord dura deux cent soixante-quinze ans, jusqu’à la Révolution, et celui de 1801 avec Napoléon le reproduisit dans l’essentiel. Il est le moule de toute la diplomatie concordataire postérieure, y compris celle qui régit aujourd’hui la Chine : l’État propose, Rome confirme et l’Église survit avec des évêques qu’elle doit à un prince. À Bologne le pape n’acheta pas la paix de l’Église. Il acheta celle du pontificat.

En 1517 son propre collège tenta de le tuer. Le cardinal Petrucci, mécontent que Léon eût écarté son frère du gouvernement de Sienne, chercha à l’empoisonner par l’intermédiaire d’un médecin. La conjuration fut découverte par une lettre. Petrucci fut exécuté ; les cardinaux Sauli, Riario, Soderini et Castellesi, dont la complicité ne put être prouvée, payèrent des amendes, et Riario cent cinquante mille ducats. Le 1er juillet 1517 le pape créa trente et un cardinaux en un seul consistoire. Certains étaient des hommes de mérite. Plus d’un y entra par les sommes qu’ils avaient avancées, et l’effet conjoint fut un collège soumis et une caisse momentanément soulagée pour la guerre d’Urbin, que Léon soutenait pour donner le duché à son neveu Laurent. Cet automne-là même il préparait la croisade contre le Turc, qu’il prêcha en 1518 avec une trêve de cinq ans proclamée dans toute la chrétienté et que nul prince ne seconda. En Allemagne, où elle fut aussi prêchée, le peuple comprit que Rome demandait encore de l’argent. Un libelle dit que les vrais Turcs étaient en Italie.

L’affaire de Luther commença par de l’argent. Albert de Brandebourg, archevêque de Magdebourg, voulut l’être aussi de Mayence et conserver Halberstadt, et Rome lui accorda les trois sièges en échange de dix mille ducats au-dessus des taxes ordinaires de confirmation. Pour qu’il pût les payer on lui permit de prêcher dans ses territoires l’indulgence plénière destinée à la fabrique de Saint-Pierre, en gardant la moitié de la recette. L’Encyclopédie catholique appelle cette transaction une honte pour tous ceux qui y participèrent. Le dominicain Tetzel sortit pour la prêcher, la collecte passa d’accessoire à objet principal et les indulgences pour les défunts se transformèrent en véhicule de doctrines inadmissibles. Le 31 octobre 1517 Martin Luther envoya ses quatre-vingt-quinze thèses à l’archevêque Albert. Ce qui suivit fut un procès de trois ans que Léon mena comme il menait tout : à distance, par délégation et avec l’attention ailleurs.

En juillet 1518 le maître du Palais sacré, Silvestre Prierias, répondit aux thèses par un dialogue qui réduisait la question à l’autorité du pape ; en août Luther fut cité à Rome. Frédéric de Saxe, son prince, obtint qu’on l’entendît en Allemagne. Du 12 au 14 octobre 1518, à Augsbourg et dans la maison des Fugger, les banquiers qui avaient prêté à Albert l’argent de Mayence, le cardinal Cajetan l’interrogea avec mission de recevoir sa rétractation ou de le condamner. Luther ne se rétracta pas et quitta la ville de nuit. Le 9 novembre Léon signa Cum postquam, qui fixait la doctrine des indulgences et corrigeait les excès des prédicateurs, et dans laquelle Luther fit remarquer qu’on n’y citait pas une ligne de l’Écriture. Le chambellan Miltitz tenta ensuite un arrangement et porta à Frédéric la Rose d’Or, la même que Léon IX avait instituée. En juillet 1519, à Leipzig, Jean Eck entraîna Luther à nier l’autorité des papes et aussi celle des conciles, et dès ce moment la dispute sur les indulgences était autre chose. Entre-temps Maximilien était mort et le pape consacrait le meilleur de son esprit à l’élection impériale : il navigua, selon ce qu’on dit alors, avec deux boussoles, pactisa à la fois avec François Ier et avec Charles de Habsbourg et passa au second quand son élection fut inévitable. Le procès de Luther attendit.

La bulle arriva le 15 juin 1520. Elle commence par le psaume : lève-toi, Seigneur, et juge ta cause, car un sanglier est entré dans ta vigne. Elle condamne quarante et une propositions tirées des thèses et d’autres écrits de Luther, ordonne de brûler ses livres et lui donne soixante jours pour se rétracter. Luther répondit par trois traités dans lesquels était déjà la Réforme tout entière, et le 10 décembre 1520, le délai écoulé, il brûla la bulle avec les livres de droit canonique devant la porte d’Elster, à Wittenberg. Le 3 janvier 1521 Decet Romanum Pontificem le déclara hérétique et excommunié, lui et ceux qui le suivraient. En avril il comparut à Worms devant l’empereur et ne se rétracta pas. Le 2 octobre l’évêque de Bath présenta au pape le traité d’Henri VIII en défense des sept sacrements contre Luther, et le 11 Léon lui accorda le titre de Défenseur de la Foi. Les rois d’Angleterre le portent encore. Henri rompit avec Rome treize ans plus tard.

Ce que l’Encyclopédie catholique dit de Léon en cette occurrence n’admet pas d’atténuation : il ne reconnut ni la gravité de la situation ni les causes de la révolte, laissa l’élection impériale l’éclipser et se livra à ses plaisirs sans comprendre tout à fait les devoirs de sa charge. Le fait qu’il convient d’ajouter est celui de la doctrine. Rome n’a jamais retiré la condamnation de 1520, et Trente, vingt-cinq ans plus tard, revint sur la grâce, les sacrements et la pénitence avec plus de rigueur et de meilleur argument. Léon X eut raison sur ce qu’il censura. Il perdit sur tout le reste parce que le problème n’était pas une liste d’erreurs mais une Curie qui vendait le sacré, et la Curie c’était lui. Quand le sanglier entra dans la vigne, le gardien était à la chasse.

Il mourut le 1er décembre 1521, à quarante-cinq ans, d’une malaria maligne, au milieu des célébrations pour la prise de Milan, que son alliance avec Charles Quint venait d’arracher aux Français. Ses ennemis furent accusés sans fondement de l’avoir empoisonné. Au pape des fêtes on fit des funérailles pauvres, et sa tombe à Sainte-Marie-du-Peuple ne fut élevée que sous Paul III, le pape qui convoqua Trente. Un pasquin dit qu’il avait consommé trois pontificats : le trésor de Jules II, les revenus du sien et ceux de son successeur. Le successeur fut Adrien VI, un Flamand austère qui régna vingt mois et que Rome détesta. Ensuite revinrent les Médicis.

Cette série mesure chaque Léon à ce qu’il fit avec ce qu’il avait. Les trois du Xe siècle n’eurent rien, et l’un d’eux, d’une simple signature, protégea la réforme des monastères. Léon IX eut cinq ans et changea l’Église d’Occident. Léon X en eut presque neuf, le trésor de Jules II, un concile œcuménique avec ses décrets de réforme déjà votés, Raphaël, Cajetan et l’obéissance de toute la chrétienté latine. C’est celui qui reçut le plus et celui qui laissa le moins. Son pontificat enseigne quelque chose que la série n’avait pas rencontré jusqu’ici : que l’orthodoxie, la piété privée et même l’exactitude doctrinale ne suffisent pas quand le pape ne gouverne pas sa propre maison. Celui qui porte aujourd’hui ce nom hérite aussi de celui-ci, et la leçon est l’inverse de celle de Léon IX : la rupture ne commença pas par ce que Rome enseignait mais par ce que Rome percevait, et aucun document n’arrangea ce qu’un pape refusa d’arranger en personne.

Le Léon suivant, un autre Médicis, régna vingt-sept jours.

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