León XIV rappelle à l'Europe que sa civilisation ne se comprend pas sans le christianisme

León XIV rappelle à l'Europe que sa civilisation ne se comprend pas sans le christianisme

León XIV a revendiqué ce lundi à Metz les racines chrétiennes de l’Europe et a soutenu que la civilisation du continent ne peut se comprendre sans l’empreinte de l’Église, du monachisme et de l’ouverture à la transcendance. « On ne peut pas parler de l’Europe sans mentionner le christianisme », a affirmé le Pape devant Emmanuel Macron, avant de défendre une laïcité qui respecte la liberté des Églises, de demander que l’intégration des immigrés inclue leur entrée « dans l’esprit de la maison qui les accueille » et de mettre en garde les gouvernements européens contre « l’illusion du réarmement ».

Le discours a eu lieu à 11 h 30 au Centre de Congrès Robert Schuman, lors de la rencontre « Aux racines de l’Europe pour la paix et l’unité », l’un des derniers rendez-vous du voyage apostolique de Léon XIV en France. Le Pontife a été reçu par le président de la République française et par le cardinal Jean-Marc Aveline, président de la Conférence épiscopale de France, après avoir participé le même matin à une rencontre interreligieuse à Metz.

Le cadre et le titre de l’événement ont permis au Pape d’articuler son intervention autour de Robert Schuman, vénérable de l’Église et l’un des pères de la construction européenne. Léon XIV a présenté l’homme d’État français non seulement comme l’un des architectes des institutions communautaires, mais comme un homme politique dont la formation chrétienne s’est révélée décisive pour sa conception de l’Europe, la réconciliation entre les peuples et le respect du droit international.

« On ne peut pas parler de l’Europe sans mentionner le christianisme »

Léon XIV a commencé en remontant bien au-delà des institutions européennes actuelles. L’Europe, a-t-il souligné, est « une réalité culturelle et historique avant d’être géographique », formée au fil des siècles par la civilisation hellénistique, l’Empire romain, la diffusion du christianisme et l’intégration ultérieure des peuples germaniques, slaves et d’autres cultures.

Dans ce processus, il a réservé une place centrale à saint Benoît, proclamé patron de l’Europe par Paul VI en 1964. Le Pape a énuméré l’influence exercée par les bénédictins sur l’attention aux pauvres, aux malades et aux personnes âgées, l’éducation, les universités, les hôpitaux, la médecine, l’architecture, l’ingénierie, les sciences, le droit et l’organisation politique et urbaine du continent lui-même.

« Sans cet héritage monastique, la civilisation européenne, telle que nous la connaissons, n’existerait pas », a-t-il affirmé.

Léon XIV a également rapporté la référence au lieu concret où il prononçait son discours. Il a rappelé l’œuvre de saint Chrodegang à Metz et comment, depuis cette région, le chant grégorien s’est diffusé dans les territoires carolingiens, « apportant harmonie et beauté à tout le continent ».

La conclusion a été explicite : « On ne peut pas parler de l’Europe sans mentionner le christianisme ».

Le Pontife a appuyé cette affirmation sur Robert Schuman lui-même, pour qui le christianisme avait enseigné l’égalité naturelle de tous les hommes en tant que fils du même Dieu et rachetés par le Christ, et sur Alcide De Gasperi, qui identifiait parmi les éléments du « legs commun européen » la fraternité évangélique, le droit, la beauté et la recherche de la vérité et de la justice.

Léon XIV a rejeté l’idée que reconnaître cette dette historique équivaut à imposer un critère confessionnel. Selon lui, cela permet de comprendre que « l’ouverture au transcendant est toujours une dimension constitutive de la personne humaine et une source vivante de civilisation ».

La laïcité ne consiste pas à écarter les Églises

À partir de cette affirmation sur les racines européennes, le Pape est revenu sur l’une des questions qui ont traversé son voyage en France : la place publique de la religion dans les sociétés sécularisées.

Léon XIV a cité expressément l’article 17 du Traité sur le fonctionnement de l’Union européenne, qui prévoit un dialogue « ouvert, transparent et régulier » entre les institutions communautaires et les Églises.

« La laïcité qui régit la vie des États n’implique pas seulement le caractère non confessionnel des institutions civiles, mais présuppose une véritable collaboration entre les parties », a-t-il indiqué. Cette collaboration exige, a-t-il ajouté, que les autorités respectent l’autonomie des Églises et promeuvent leur liberté d’organisation, d’expression et de culte.

Cette affirmation prolonge ce qui a été dit vendredi devant les autorités françaises, lorsque Léon XIV a revendiqué une « juste laïcité » qui n’expulse pas la religion de la vie publique.

Le Pape a également lié la survie des valeurs européennes à la redécouverte de leurs racines. La liberté, la démocratie, la paix et l’unité, a-t-il affirmé, ne conservent un sens réel que lorsque la centralité de la personne est rétablie et que l’équilibre entre droits et devoirs est maintenu, face à une conception des droits individuels déconnectée du bien commun.

Intégrer, c’est aussi entrer « dans l’esprit de la maison qui accueille »

Léon XIV a abordé ensuite l’arrivée en Europe d’hommes et de femmes qui fuient les guerres et les persécutions ou qui cherchent de meilleures conditions de vie. Il a rappelé sa récente visite aux Canaries, au cours de laquelle il avait réclamé des voies légales et sûres, le sauvetage et l’assistance, la lutte contre les trafiquants, la protection des victimes et des processus sérieux d’accueil et d’intégration.

À Metz, il a ajouté un élément sur le sens de cette intégration. « Accueillir une personne, c’est l’intégrer comme dans sa propre famille », a-t-il expliqué.

Cela suppose de lui offrir la possibilité de développer ses talents, ses capacités et ses sensibilités, mais aussi de lui permettre « d’entrer dans l’esprit de la maison qui l’accueille ».

Le Pape a décrit la situation actuelle comme une « rencontre sans précédent entre peuples et cultures » qui oblige l’Europe à réaliser simultanément deux mouvements : « une redécouverte créative de nos racines » et « une écoute attentive de l’autre ».

Il n’a donc pas présenté le dialogue comme un abandon de l’identité européenne. Le même matin, lors de la rencontre interreligieuse tenue à Metz, il avait insisté sur le fait que « dialoguer ne diminue pas notre identité », mais permet de l’exprimer avec vérité tout en reconnaissant la différence de l’autre.

Léon XIV met en garde contre « l’illusion du réarmement »

La deuxième partie du discours a été dominée par la guerre et l’avenir politique de l’Europe. Léon XIV a repris l’expérience de Schuman après la Seconde Guerre mondiale pour rappeler que le projet européen est né précisément de la volonté de rendre matériellement impossible une nouvelle guerre entre des peuples qui s’étaient affrontés pendant des générations.

Le Pape a regretté que la guerre soit revenue sur le continent et l’a définie, en reprenant les mots de Benoît XV pendant la Première Guerre mondiale, comme une nouvelle « inutile boucherie » qui cause quotidiennement de nombreuses victimes civiles.

Il a demandé « un dialogue patient », de l’audace pour négocier et la disposition à sacrifier certaines positions pour le bien supérieur de la paix. En même temps, il a précisé que cette recherche ne peut se confondre avec « un irénisme naïf ».

C’est alors qu’il a lancé l’un des avertissements les plus fermes de l’intervention : « Il faut se méfier de l’illusion du réarmement ».

Léon XIV a rappelé que l’augmentation des dépenses militaires est généralement justifiée par le danger représenté par d’autres États et a posé une question directe sur l’orientation européenne : « Réalisons-nous vraiment des “efforts créatifs” pour promouvoir la paix dans le monde, ou essayons-nous simplement d’“arrêter l’hémorragie de la guerre” et de nous préparer mieux à celles que nous supposons encore à venir ? »

Cette préoccupation était déjà apparue au début du voyage. Devant Macron et les autorités françaises, Léon XIV avait demandé de miser sur le désarmement, la diplomatie et le multilatéralisme et avait rejeté l’idée que l’accumulation d’armements puisse constituer en soi une garantie de paix.

« Les relations humaines et entre les États deviennent de plus en plus barbares »

Le diagnostic du Pape sur la politique internationale a été particulièrement sévère. Face à la logique de la force, il a revendiqué le droit international et le principe pacta sunt servanda, selon lequel les accords doivent être respectés.

Léon XIV a souligné que le droit international et le multilatéralisme reconnaissent l’égalité effective des États et constituent « le meilleur antidote contre la volonté de domination, qui est à la racine de tout conflit ».

« Aujourd’hui, les relations humaines et entre les États deviennent de plus en plus barbares. On méprise la valeur de la parole donnée ; on présume plutôt le mensonge et la tromperie », a-t-il dénoncé.

Face à cette dérive, il a présenté l’expérience européenne des quatre-vingts dernières années comme la preuve qu’il est possible de faire valoir des intérêts et des positions divergents « en se rencontrant plutôt qu’en s’affrontant ».

« N’ayez pas peur de fonder une famille, d’avoir des enfants »

Léon XIV a réservé la partie finale du discours aux jeunes Européens. Il leur a demandé de ne pas se soumettre « à la logique de la violence et de l’oppression » et d’assumer personnellement la construction de la paix dans leurs relations, leurs familles, leurs écoles, leurs universités, leurs villes et leurs communautés politiques.

Mais l’exhortation est allée au-delà de la paix. Le Pape a explicitement lié l’avenir de l’Europe à la famille, à la natalité, à la participation politique et à la défense de la vie humaine.

« Aimez la vie à chaque instant et n’ayez pas peur de l’avenir ! », a-t-il demandé.

« N’ayez pas peur de fonder une famille, d’avoir des enfants, de défendre la dignité de chaque personne, dès le premier instant dans le ventre de la mère jusqu’à son dernier souffle ».

La défense de la vie a été une constante pendant les quatre jours du voyage. Depuis l’Élysée jusqu’à Lourdes et Metz, Léon XIV a insisté devant les responsables politiques, les évêques, les malades, les jeunes et les représentants religieux sur le fait que la dignité humaine ne dépend pas de l’âge, de la santé, de l’autonomie ni de l’utilité sociale.

À Metz, le Pontife a situé cette défense dans une question encore plus large : quelle Europe les prochaines générations recevront-elles. Sa réponse est passée par un retour à des racines qu’il n’a pas présentées comme une relique du passé, mais comme une condition pour affronter l’avenir : « Et avec vous, l’Europe, solidement enracinée, continuera de fleurir et d’inspirer le monde entier ».

 

DISCOURS DU SAINT-PÈRE LÉON XIV

Monsieur le Président,
Monsieur le Cardinal,
distinguées Autorités civiles et religieuses,
Mesdames et Messieurs :

Je suis heureux de me trouver dans cette ville historique, un carrefour au cœur du continent, pour tenir cette rencontre au titre si évocateur : « Aux racines de l’Europe pour la paix et l’unité ». Je vous remercie des aimables paroles que vous m’avez adressées.

Le titre proposé s’inspire sans doute de la figure du vénérable Robert Schuman, auquel nous voulons rendre aujourd’hui un hommage particulier dans ce centre qui porte son nom, et surtout ici, en Moselle, région où il a longtemps vécu, où reposent ses restes et dont il a été pendant de nombreuses années le représentant à l’Assemblée nationale. Il s’est inspiré de cette région, avec ses vicissitudes aux XIXe et XXe siècles, pour contribuer à donner forme à l’Europe d’aujourd’hui et de demain, par sa célèbre Déclaration du 9 mai 1950. Ce texte indique à la fois le point de départ et d’arrivée de son engagement pour la réconciliation et l’unité du continent européen, qui a marqué toute sa vie.

Aujourd’hui, nous voulons entreprendre avec la pensée un voyage qui part des racines de l’Europe pour arriver à son présent et regarder vers l’avenir. Nous nous demandons comment Robert Schuman a été façonné par l’histoire de cette terre dont il était fils, et comment il a contribué de manière fondamentale à donner forme à l’Europe moderne, au point d’être considéré comme un « père fondateur ».

Il est toujours difficile de définir l’Europe, tant pour le présent que pour le passé. L’Europe, en effet, a progressivement pris conscience d’elle-même au cours des époques historiques de la civilisation hellénistique, de l’Empire romain et, par la suite, de la diffusion du christianisme, intégrant au fil du temps de nouvelles cultures comme les germaniques et les slaves, entre autres, jusqu’à englober des régions de plus en plus vastes.

L’Europe doit donc être comprise comme une réalité culturelle et historique avant d’être géographique. Au fil des siècles, elle a acquis de nouvelles frontières et de nouvelles définitions, traversant des périodes de croissance, de crises profondes et de nouveaux renaissances. Un facteur constant, que l’on peut observer dans son long et tumultueux parcours historique, réside dans le fait que l’Europe s’est développée et a progressé lorsqu’elle a été capable d’assimiler les aspects positifs de son passé et de les reformuler de manière nouvelle et créative grâce à la rencontre avec l’autre. En effet, la civilisation européenne est aussi le fruit de rencontres séculaires, bien que pas toujours faciles. Il suffit de penser à la présence de la culture arabe dans la péninsule ibérique, ou à la projection du « Vieux Continent » vers le « Nouveau Monde », qui a généré, parfois de manière douloureuse, des synthèses inédites sur le continent américain.

Pour comprendre cette longue histoire, cependant, on ne peut omettre un autre père de l’Europe : saint Benoît, que saint Paul VI a proclamé patron de l’Europe en 1964, l’appelant « messager de paix, réalisateur d’union, maître de civilisation » [1]. L’aide aux pauvres, aux malades et aux personnes âgées ; l’éducation des enfants et les universités ; les hôpitaux et la médecine ; l’architecture et l’ingénierie ; le développement des sciences ; le droit et l’organisation des villes et des États eux-mêmes : tant de domaines, en Europe, ont été profondément influencés par saint Benoît et ses moines ! Sans cet héritage monastique, la civilisation européenne, telle que nous la connaissons, n’existerait pas. Ici, à Metz, grâce à l’œuvre, entre autres, de saint Chrodegang, soufflait un esprit bénédictin de fraternité, de communion et de vie partagée. Depuis ici, le chant grégorien s’est diffusé dans les territoires carolingiens, apportant harmonie et beauté à tout le continent.

On ne peut pas parler de l’Europe sans mentionner le christianisme, comme le savait bien Robert Schuman lorsqu’il disait : « Le christianisme a enseigné l’égalité de nature de tous les hommes, fils du même Dieu, rachetés par le même Christ, sans distinction de race, de couleur, de classe ou de profession. Il a reconnu la primauté des valeurs intérieures qui seules ennoblissent l’homme. La loi universelle de l’amour et de la charité a fait de tout homme notre prochain et les relations sociales dans le monde chrétien reposent depuis lors sur elle » [2].

Un autre père fondateur de l’Europe contemporaine, Alcide De Gasperi, lui fait écho en accentuant le « legs commun européen » [3], c’est-à-dire « cette morale unitaire qui exalte la figure et la responsabilité de la personne humaine avec son esprit de fraternité évangélique, avec son respect du droit hérité des anciens, avec son appréciation de la beauté perfectionnée au fil des siècles, avec sa recherche de la vérité et de la justice aiguisée par une expérience millénaire » [4].

Au lieu d’être un critère confessionnel exclusif [5], la référence à la dette de la culture européenne envers le christianisme permet de mieux comprendre à quel point l’ouverture au transcendant est toujours une dimension constitutive de la personne humaine et une source vivante de civilisation.

À cet égard, l’article 17 du Traité sur le fonctionnement de l’Union européenne revêt une grande importance. Il promeut « un dialogue ouvert, transparent et régulier » avec les Églises, toujours dans le respect et sans préjudice du « statut reconnu dans les États membres ». La laïcité qui régit la vie des États n’implique pas seulement le caractère non confessionnel des institutions civiles, mais présuppose une véritable collaboration entre les parties, ainsi que le respect, de la part des autorités étatiques et communautaires, de l’autonomie des Églises et la promotion de leur liberté d’organisation, d’expression et de culte.

Il s’agit de remonter à la source des valeurs qui constituent le fondement de la vie civile, c’est-à-dire aux « valeurs universelles des droits inviolables et inaliénables de la personne, ainsi que la liberté, la démocratie, l’égalité et l’État de droit » (Traité sur l’Union européenne, Préambule).

Dans le contexte multiculturel actuel, l’affirmation de l’universalité de ces valeurs, qui est essentielle à leur survie, passe également par une redécouverte des propres racines et par l’ouverture au dialogue avec l’autre.

Il s’agit d’une nécessité sociale et politique pour redécouvrir le rôle central de la personne humaine et donner un sens réel à des mots comme liberté, démocratie, paix et unité. Pour cela, l’invitation du pape François à apprécier la complexité de la réalité européenne dans toute la richesse de ses traditions et de ses sensibilités, en accentuant « le défi d’une harmonie constructive, libre d’hégémonies » [6], s’avère très précieuse.

Ce double mouvement, de redécouverte et de dialogue, permettra également de trouver un juste équilibre entre les droits eux-mêmes, ainsi qu’entre les droits et les devoirs car — comme le rappelait le même pape François — « le concept de droit n’est plus associé à celui de devoir, tout aussi essentiel et complémentaire, de sorte que les droits de l’individu sont affirmés sans tenir compte du fait que chaque être humain est uni à un contexte social, dans lequel ses droits et ses devoirs sont connectés à ceux des autres et au bien commun de la société elle-même » [7].

En effet, l’Europe contemporaine fait face à une nouvelle étape dans sa longue histoire de rencontres, avec l’arrivée sur le continent de tant d’hommes et de femmes qui fuient les zones de guerre et de persécution, ou qui cherchent une amélioration de vie loin de la pauvreté et de la misère.

Comme je l’ai dit lors de ma récente visite aux Îles Canaries, en Espagne : « La dignité humaine exige des voies légales et sûres, le sauvetage et l’assistance, une coopération réelle contre les trafiquants, une protection effective des victimes, des processus sérieux d’accueil et d’intégration, et des politiques qui permettent à chaque personne de vivre avec dignité dans son propre pays » (Rencontre avec les réalités d’accueil des migrants, 11 juin 2026).

Tout cela, cependant, ne serait pas suffisant : accueillir une personne signifie l’intégrer comme dans sa propre famille, en lui offrant la possibilité de développer ses talents, ses capacités et ses sensibilités, mais aussi d’entrer dans l’esprit de la maison qui l’accueille. Il faut saisir la portée historique de ce qui se passe, c’est-à-dire une rencontre sans précédent entre peuples et cultures qui demande une redécouverte créative de nos racines et, en même temps, une écoute attentive de l’autre. L’universalité des valeurs fondatrices de l’Europe nous assure que ce dialogue est possible et qu’il pourra donner une base solide à nos sociétés, permettant de travailler de manière plus efficace pour la paix et pour un monde réconcilié.

Cette lucidité a inspiré des hommes comme Schuman à surmonter l’opposition entre les identités culturelles et à donner vie aux institutions européennes, à la fin de la terrible tragédie de la Seconde Guerre mondiale, montrant combien est grand le mal causé par l’homme lorsqu’il pense qu’il n’a pas d’obstacles dans l’exercice de son pouvoir.

Robert Schuman, qui a connu des frontières en évolution continue, a contribué à poser les bases d’une Europe consciente de l’urgence d’abattre les murs qui la déchiraient. Sa formation chrétienne l’a éduqué à la valeur de l’égalité, sans distinction de race ou de classe sociale, et lui a enseigné la dignité du travail. La succession de diverses souverainetés nationales lui a inculqué l’importance du droit international et la valeur de la parole donnée. Ayant grandi dans un contexte où l’orgueil et la vengeance semblaient prévaloir, Schuman s’est engagé pour la paix et la fraternité entre les peuples qui, après s’être longtemps affrontés, ont finalement reconnu qu’ils avaient besoin les uns des autres.

En conséquence, quelles sont les enseignements de Robert Schuman pour l’Europe et le monde d’aujourd’hui ? Tout d’abord, un profond désir de paix. Malheureusement, aussi en Europe, à cette époque, la guerre est réapparue : une nouvelle « inutile boucherie » [8] qui cause chaque jour d’innombrables victimes civiles. Et aujourd’hui encore, comme en 1950, les mots contenus dans la Déclaration Schuman restent d’actualité : « La contribution qu’une Europe organisée et vivante peut apporter à la civilisation est indispensable au maintien de relations pacifiques » [9]. Il est nécessaire de s’engager dans un dialogue patient, de faire preuve d’audace dans la négociation et d’être disposé à sacrifier certaines positions pour le bien supérieur de la paix.

Sans doute, la recherche de la paix en Europe, comme dans le reste du monde, ne doit pas se confondre avec un irénisme naïf. Au contraire, les mots de Schuman sont plus que jamais d’actualité : « La paix mondiale ne peut être sauvegardée sans des efforts créatifs comparables aux dangers qui la menacent » [10]. Cependant, il faut se méfier de l’illusion du réarmement. « Ce n’est pas un hasard si les appels répétés à augmenter les dépenses militaires et les décisions qui en découlent sont présentés par de nombreux gouvernants avec la justification du danger par rapport aux autres » (Message pour la LIX Journée mondiale de la paix, 1er janvier 2026). Favoriser la paix est une œuvre active. Aujourd’hui, la question est de savoir si nous faisons vraiment des « efforts créatifs » pour promouvoir la paix dans le monde, ou si nous essayons simplement d’« arrêter l’hémorragie de la guerre » et de nous préparer mieux à celles que nous supposons encore à venir.

L’Europe de Schuman est un continent où l’on préfère le dialogue à la lutte armée ; où l’on met en commun les ressources pour que « toute guerre […] ne soit pas seulement impensable, mais matériellement impossible » [11].

Selon Schuman, l’Europe repose sur le respect du droit international qui, contrairement aux législations nationales, ne peut être imposé de force par un État, mais se fonde sur le principe universellement reconnu pacta sunt servanda. Ce principe est jalousement conservé dans la législation spécifique de cette région, qui englobe également les relations entre l’État et l’Église catholique sur la base du Concordat de 1801 entre le Saint-Siège et la France, encore en vigueur.

Le droit international et le multilatéralisme mettent l’accent sur l’égalité effective des États dans leurs relations mutuelles et constituent le meilleur antidote contre la volonté de domination, qui est à la racine de tout conflit. Aujourd’hui, les relations humaines et entre les États deviennent de plus en plus barbares. On méprise la valeur de la parole donnée ; on présume plutôt le mensonge et la tromperie. L’Europe peut mettre fin à cette spirale grâce au respect de l’autre, qu’elle a su cultiver et préserver, car elle a largement démontré, au cours des quatre-vingts dernières années, qu’il est possible de faire valoir des opinions, des revendications et des intérêts divergents, en se rencontrant plutôt qu’en s’affrontant.

Schuman nous rappelle que nous devons toujours être réalistes et courageux : « L’Europe — affirmait-il — ne se fera pas d’un coup ni dans une œuvre d’ensemble : elle se fera grâce à des réalisations concrètes, qui créent d’abord une solidarité de fait » [12]. Nous ne devons jamais perdre la foi en notre capacité à progresser, même si les pas que nous faisons sont parfois petits et presque imperceptibles. L’exigence moderne d’« avoir tout, tout de suite » ne correspond pas à l’histoire et à la culture européennes, qui, au contraire, enseignent la valeur du temps et de la patience. Ce n’est qu’avec de petits pas que l’on peut donner vie à cette solidarité concrète, qui implique que personne ne se sente abandonné ou oublié.

En partageant ces réflexions, je pense avant tout aux jeunes, appelés à construire l’Europe d’aujourd’hui et de demain. Comme l’a observé Schuman : « Que cette idée d’une Europe réconciliée, unie et forte soit, dès maintenant, le mot d’ordre pour les jeunes générations désireuses de servir une humanité enfin libérée de la haine et de la peur et qui, après des déchirements trop longs, apprend à nouveau la fraternité chrétienne » [13].

Aux jeunes, je dis : ayez le courage de vivre de manière responsable la mission de construire la paix, dans votre cœur, dans vos relations, dans votre famille, dans les écoles et les universités, dans la vie de vos villes, de vos villages et de toute l’Europe.

Ne vous soumettez pas à la logique de la violence et de l’oppression.

Aimez la vie à chaque instant et n’ayez pas peur de l’avenir !

N’ayez pas peur de fonder une famille, d’avoir des enfants, de défendre la dignité de chaque personne, dès le premier instant dans le ventre de la mère jusqu’à son dernier souffle.

N’ayez pas peur de travailler sans relâche au service du bien de vos communautés, y compris à travers l’engagement politique.

Soyez des artisans de communauté !

Et avec vous, l’Europe, solidement enracinée, continuera de fleurir et d’inspirer le monde entier.

Que Dieu vous soutienne dans ces décisions et qu’il bénisse et protège toute l’Europe.

 

Notes du texte officiel :

[1] S. Paul VI, Lettre ap. Pacis nuntius (24 octobre 1964) : AAS 56 (1964), 965.
[2] R. Schuman, Pour l’Europe, Madrid 2006, 42-43.
[3] Cf. A. De Gasperi, Notre patrie l’Europe. Discours à la Conférence parlementaire européenne, 21 avril 1954, dans : Alcide De Gasperi et la politique internationale, Rome 1990, vol. III, 437-440.
[4] Ibid.
[5] Cf. ibid.
[6] François, Discours au Conseil de l’Europe (25 novembre 2014).
[7] François, Discours au Parlement européen (25 novembre 2014).
[8] Benoît XV, Lettre aux chefs des peuples belligérants (1er août 1917) : AAS 9 (1917), 423.
[9] Déclaration Schuman, Paris, 9 mai 1950.
[10] Ibid.
[11] Ibid.
[12] Ibid.
[13] R. Schuman, Pour l’Europe, 36.

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