Par P. Raymond J. de Souza
Cet été, je me suis découvert une nouvelle chanson préférée : Chimes of Freedom de Bob Dylan. Ce n’est pas une chanson nouvelle ; elle date du début des années soixante. Elle m’était totalement inconnue jusqu’à il y a quelques mois, à Madison Square Garden, où Bruce Springsteen l’a utilisée comme chanson finale de sa tournée Land of Hope and Dreams. Il l’a également interprétée lors de sa tournée européenne de l’année dernière. Je ne suis pas le seul à préférer souvent les versions d’autres artistes à Dylan lui-même.
La musique de Bob Dylan est-elle une Catholic thing ?
Plus d’un homéliste a cité sa chanson de 1979 Gotta Serve Somebody, notamment pour contrer l’argument selon lequel les non-croyants seraient plus libres parce qu’ils n’ont pas à servir Dieu. Dylan en savait plus : « It may be the devil, or it may be the Lord/ But you’re gonna have to serve somebody ».
En mai, pour le 85e anniversaire de Dylan — et le 40e anniversaire de sa propre ordination sacerdotale —, l’évêque Robert Barron a enregistré une vidéo dans laquelle il chante You’re Gonna Make Me Lonesome When You Go.
En juin, le pape Léon XIV a devancé Barron, citant Dylan dans la préface d’une anthologie sur la paix et le désarmement. Il a cité des paroles de 1963 que Dylan n’a jamais enregistrées lui-même, Go Away You Bomb. Voilà de la dylanologie sérieuse. « Comme l’a écrit le chanteur et poète Bob Dylan, s’adressant figurément à la bombe atomique dans l’un de ses poèmes : “I hate you because man created you, and man possesses and controls you” », a écrit le pape Léon.
Puis il y eut Dylan avec saint Jean-Paul le Grand à Bologne, lors du Congrès eucharistique italien de 1997, qui avait des allures de Journée mondiale de la jeunesse. Invité à chanter en présence du pape et d’environ 300 000 jeunes, Dylan a chanté Knockin’ on Heaven’s Door et A Hard Rain’s Gonna Fall. Après avoir salué le Jean-Paul de 77 ans, il a conclu par Forever Young.
Jean-Paul n’était pas un dylanologue, mais quelqu’un dans l’atelier des discours pontificaux a pensé que Dylan aurait pu chanter Blowing in the Wind.
« La réponse aux questions de votre vie “is blowing in the wind” ! C’est vrai ! », a déclaré Jean-Paul. « Mais pas dans le vent qui emporte tout dans des tourbillons vides, mais dans le vent qui est le souffle et la voix de l’Esprit. . . .How many roads must a man walk down before you call him a man ? Je vous réponds : one ! Il n’y a qu’un seul chemin pour l’homme, et c’est le Christ ».
Chimes of Freedom parle de se réfugier d’un orage du soir, de le contempler depuis un seuil, probablement celui d’une église. Dans l’obscurité du ciel, la pluie qui souffle, la grêle qui déchire, le tonnerre bruyant et les éclairs, Dylan écrit « the sky cracked its poems in naked wonder/ That the clinging of the church bells blew far into the breeze ».
L’orage représente tous ceux que la vie a abattus, l’éclair « flashing for the warriors whose strength is not to fight/ flashing for the refugees on the unarmed road of flight/ an’ for each an’ ev’ry underdog soldier in the night ».
Les « bells of the lightning » « tolling for the rebel, tolling for the rake/ tolling for the luckless, the abandoned an’ forsaked/ tolling for the outcast, burnin’ constantly at stake ».
L’orage rugit pour ceux que le monde oublie. Dylan fait écho à Luc 14,21, où les pauvres, les estropiés, les boiteux et les aveugles sont accueillis au banquet du Seigneur.
Les « bells of lightning and its thunder » « striking for the gentle, striking for the kind/ striking for the guardians and protectors of the mind/. . .tolling for the tongues with no place to bring their thoughts/ tolling for the deaf an’ blind, tolling for the mute/ tolling for the mistreated, mateless mother, the mistitled prostitute/ for the misdemeanor outlaw, chased an’ cheated by pursuit ».
Alors l’éclair jaillit, les « chimes of freedom » : une lumière qui brille dans les ténèbres. Dylan nous invite à contempler, dans l’orage, « upon the chimes of freedom flashing ».
Springsteen l’a qualifiée de « l’une des plus grandes chansons sur la liberté humaine jamais écrites ». C’est un peu exagéré, mais c’est une grande chanson, et elle exprime une vérité humaine profonde : que nous avons été créés pour la liberté. Bien avant Dylan, le pape Léon XIII a appelé « la liberté le plus haut des dons naturels ».
Le désir demeure dans le cœur au milieu de tout ce qui conspire contre la liberté. La liberté peut sembler un bref éclair à travers la longue vallée de larmes.
Un éclair brillant de liberté humaine fut la Déclaration universelle des droits de l’homme en 1948. Pour son quarantième anniversaire, Amnesty International organisa une tournée mondiale de concerts, avec Springsteen, Sting, Tracy Chapman, Joan Baez, Bono et Roy Orbison. Comment conclure, avec tant de stars ? Tous pouvaient s’accorder sur Dylan, alors Chimes of Freedom fut la conclusion.
Au cours de cette tournée d’été, Springsteen donna un concert solo à Berlin-Est. Les autorités communistes permirent à une star du rock occidental de venir, dans l’espoir d’apaiser leur jeunesse… et de coopter la star.
Lorsque Springsteen arriva à son concert du 19 juillet 1988, il découvrit que les Allemands de l’Est l’avaient annoncé comme un « concert pour le Nicaragua » en soutien au régime sandiniste. Springsteen insista pour que les Allemands de l’Est enlèvent leurs affiches et leurs banderoles. Ils cédèrent, de peur que Springsteen ne refuse de jouer, mais lui ordonnèrent fermement de ne pas parler de politique.
« Je ne suis ni pour ni contre un gouvernement », déclara tout de même Springsteen. « Je suis venu jouer du rock and roll pour vous, dans l’espoir qu’un jour toutes les barrières seront abattues ».
L’immense foule de 300 000 personnes — la plus grande de la carrière de Springsteen — savait exactement de quelles barrières il parlait. Il souligna le point en se lançant immédiatement dans Chimes of Freedom : « In the city’s melted furnace, unexpectedly we watched with faces hidden while the walls were tightening ».
L’année suivante, les carillons de la liberté résonnèrent sur le Mur de Berlin.
Les cieux s’assombrissent, et l’agenda de la liberté de la fin des années quatre-vingt est en recul. La tempête se rassemble à nouveau. Les carillons de la liberté doivent briller une fois de plus.
À propos de l’auteur
Le p. Raymond J. de Souza est un prêtre canadien, commentateur catholique et Senior Fellow de Cardus.