Par Joseph R. Wood
Beaucoup est déjà écrit en ce moment sur l’IA et la réponse catholique appropriée à lui apporter. Cette chronique ne traitera donc pas de l’IA.
Dans le roman de Fiodor Dostoïevski, Les Frères Karamazov, Ivan Karamazov a été conduit, par son dégoût du mal dans le monde, à la « rébellion » contre Dieu, et peut-être au bord de la folie. Il a écrit un poème, « Le Grand Inquisiteur », qu’il raconte à son frère, le pieux (quoique peut-être un peu naïf) Aliosha.
Le poème se déroule « en Espagne, à Séville, à l’époque la plus terrible de l’Inquisition, quand les bûchers brûlaient tous les jours pour la gloire de Dieu ». Ivan n’admire ni le rationalisme et la science occidentaux, ni l’Église romaine.
Après des siècles de supplications de la part des chrétiens, le Christ est apparu à Séville et est immédiatement reconnu par tous. « Tous » inclut le cardinal Grand Inquisiteur, le vieil jésuite chargé de déterminer quels hérétiques seront livrés aux autorités civiles pour être brûlés. Juste après que le Christ eut ressuscité une jeune fille d’entre les morts sur les marches de la cathédrale de Séville, le Grand Inquisiteur ordonne son arrestation et son emprisonnement.
Ivan dépeint le peuple de Séville comme « si dompté, si soumis et si tremblant d’obéissance à sa volonté » que le Grand Inquisiteur peut conduire le Sauveur en prison sans aucune protestation. Il exerce un contrôle totalitaire sur les gens, qui ne s’opposeront pas à lui, même en présence de Celui qu’ils savent être le Christ.
L’Inquisiteur procède à l’interrogatoire de son prisonnier, bien que cet interrogatoire se révèle être un monologue de récrimination adressé au silencieux homme de douleurs. « Tu aurais bien pu ne pas venir maintenant, ou du moins ne pas t’immiscer parmi nous pour l’instant ».
L’argument de l’Inquisiteur contre le Christ porte sur la question de la liberté humaine et de notre capacité à la supporter. Le Christ, affirme l’Inquisiteur, a souvent dit qu’il voulait rendre les hommes libres. « Mais nous avons finalement achevé cette œuvre en ton nom. Pendant quinze cents ans, nous nous sommes démenés pour cette liberté, mais maintenant elle est achevée et bien achevée ». L’Inquisiteur ne veut pas d’interruptions dans son travail, même de la part de Celui au nom duquel il l’accomplit.
« Ces gens [à Séville] sont plus sûrs que jamais d’être complètement libres et, en même temps, ils nous ont eux-mêmes apporté leur liberté et l’ont déposée docilement à nos pieds ». Lui et ses collègues « ont finalement vaincu la liberté, et ils l’ont fait pour rendre les gens heureux ».
Tel est l’échange habituel proposé par les totalitaires : donnez-nous votre liberté et nous vous assurerons votre bonheur dans la paix et la sécurité.
Ce bonheur ne consiste pas dans la conception aristotélicienne et catholique du telos humain comme contemplation du divin, une activité de l’âme conforme à la vertu. Il s’agit plutôt d’une version de la recherche du plaisir, avec les besoins matériels satisfaits et sans nécessité de choix difficiles. Aucun inconvénient, seulement une tranquillité et un confort apaisés.
L’Inquisiteur voit dans les trois tentations du Christ « trois questions [dans lesquelles] tout a été si précisément deviné et prédit, et s’est révélé si complètement vrai, qu’il est impossible d’y ajouter ou d’en retrancher quoi que ce soit ». En répondant à ces questions comme il l’a fait, le Christ a choisi la liberté plutôt que l’obéissance à « l’esprit terrible et intelligent, l’esprit d’autodestruction et de non-être ».
Mais en offrant une telle possibilité de liberté à l’humanité, le Christ s’est trompé, accuse l’Inquisiteur. Il a énormément surestimé la bonté des êtres humains et notre capacité à vivre avec la véritable liberté qu’Il nous proposait. Les humains « dans leur simplicité et leur anarchie innée ne peuvent même pas comprendre [une telle liberté], qu’ils craignent et qui les épouvante ».
La science, dit ce jésuite devenu disciple de « l’esprit terrible », rééditera d’abord le projet de la tour de Babel, qui échouera à nouveau dans ses promesses de satisfaire tous les besoins humains. Ensuite, dit l’Inquisiteur, les gens se tourneront vers lui et vers ceux qui lui ressemblent, qui les gouverneront dans ce qui remplacera l’Église du Christ. « Aucune science ne leur donnera du pain tant qu’ils resteront libres, mais à la fin, ils déposeront leur liberté à nos pieds et nous diront : Mieux vaut nous asservir, mais nous nourrir ».
Nous ne pouvons pas avoir à la fois le pain et la liberté, car nous refusons de partager. Il vaut mieux renoncer à la liberté, éviter de prendre des décisions et de cultiver la vertu à travers l’adversité, tout cela pour un avenir incertain et purement libre. Il vaut mieux cesser d’être l’humain créé à l’image de Dieu, abandonner l’espoir de la déification et de l’union avec Dieu comme véritable bonheur.
Les quelques-uns qui formeront alors l’élite dirigeante ou l’avant-garde seront les seuls à souffrir sous cet arrangement final, car ils sauront qu’ils trompent les masses. « Cette tromperie constituera notre souffrance ». Les masses se soumettront en échange d’un « bonheur tranquille et humble, le bonheur des créatures faibles ».
Ceux qui seront ainsi gouvernés « n’auront pas de secrets pour nous. Nous leur permettrons ou leur interdirons de vivre avec leurs épouses et leurs amantes, d’avoir ou non des enfants — tout dépendant de leur obéissance — et ils se soumettront à nous volontiers et joyeusement. . . . Et tous seront heureux ».
Dostoïevski écrivait cela en opposition directe à la science moderne et à sa variante politique, le socialisme, qui promettait le ciel sur terre, un ciel dont la seule responsabilité était l’obéissance. Ces forces répondaient non seulement à la faible inclination humaine à trouver la liberté comme un fardeau, mais aussi à l’espoir humain d’une solution matérielle et politique universelle aux problèmes de la condition humaine, et au mal qui a poussé Ivan au désespoir.
Dostoïevski savait qu’aucune solution magique de ce genre ne peut nous permettre d’être libres sans souffrir.
Saint Augustin le savait aussi. Il distingue dans La Cité de Dieu entre ceux qui aiment les consolations terrestres et accepteraient avec enthousiasme des technologies ou des systèmes politiques universels qui effaceraient notre liberté, et ceux qui tournent leur amour vers le Bien éternel, embrassent leur liberté et choisissent le chemin de la souffrance vers la pleine magnificence de leur humanité.
Ce n’est pas un choix nouveau. Il revient simplement encore et encore.
À propos de l’auteur
Joseph Wood est professeur assistant collégial à l’École de Philosophie de l’Université catholique d’Amérique. C’est un philosophe pèlerin et un ermite facilement accessible.