Un philosophe catholique annulé dans une ère tumultueuse

Un philosophe catholique annulé dans une ère tumultueuse
Blessed Pius IX by George Peter Alexander Healy, 1871 [Museo Pio IX, Senigallia, Italy]

Par Michael Pakaluk

«Nos citoyens nés à l’étranger doivent nous permettre de dire qu’ils ont été imprudents et ont commis de graves erreurs», écrit ainsi un estimé philosophe social catholique sur la question de l’immigration. «C’est une erreur de revendiquer comme un droit naturel ce qui n’est en réalité qu’un privilège. Aucune nation n’est obligée d’admettre les étrangers à tous les droits et immunités des citoyens natifs».

Cet auteur si vénéré continue : «La nation a le droit naturel de se préserver elle-même, et ce qui constitue ce qu’elle est —son esprit national, son génie, ses usages, ses manières et ses coutumes— et, par conséquent, elle a le droit naturel de se protéger contre tout afflux d’étrangers qui, à son avis, serait incompatible avec le maintien de son identité».

Ce catholique de bon jugement attaque alors l’humanisme universel que certains appellent «globalisme» : «Que les étrangers revendiquent comme un droit naturel d’être placés sur un pied d’égalité avec les citoyens natifs est une déformation complète du républicanisme américain, et une affirmation de la abominable doctrine de la solidarité des peuples, maintenue par les infâmes révolutionnaires d’Europe, laquelle est incompatible non seulement avec tout gouvernement régulier, mais avec toute indépendance nationale».

Je ne le nommerai pas encore. Voyons si vous pouvez deviner son nom pendant que je dis quelque chose de plus sur lui. Il a toujours été quelqu’un de prêt à dire ce qu’il considère comme vrai, pas ce qui est «politiquement correct».

Juste avant de publier ces mots, on lui avait offert une chaire distinguée dans une université catholique nouvellement fondée, dans un pays d’où beaucoup de ces «étrangers» émigraient. Mais les leaders religieux de ce pays, en particulier les évêques catholiques, étaient si perturbés par ses sentiments qu’ils ont insisté pour que son invitation soit retirée. En effet, il a été annulé.

Il est vrai que, pour commencer, c’était une invitation étrange. Bien qu’il soit un philosophe social et politique reconnu, et un théologien de large spectre, on lui a demandé de donner des conférences sur un sujet étranger à sa spécialité. Je reproduirai une partie de la lettre d’invitation du Recteur :

nous sentons qu’il nous est impossible de vous offrir un incitatif suffisant pour vous amener à vous lier personnellement à l’institution, ni en fait ne sommes-nous encore en position de faire une telle offre à quiconque. Mais nous avons pensé que nous pourrions encore nous prévaloir du nom et de l’assistance de plusieurs catholiques éminents, d’une manière qui soit possible à envisager autant pour eux que pour nous.

Ce que je me permets de vous demander est si vous consentiriez à accepter le poste de Conférencier Extraordinaire pour (disons) un an.

Le thème que je proposerais pour votre acceptation serait l’un d’un tel intérêt et d’une telle ampleur qu’il m’étonne souvent qu’il ne soit pas présenté de manière plus proéminente dans les établissements universitaires. Nous n’omettons jamais une chaire d’astronomie, mais quelle province plus fertile comme sujet de pensée que celle de la géographie ! Vue sous ses différents aspects, comme physique, moral et politique, elle embrasse une variété de spéculations philosophiques profondes qui se suggéreront immédiatement à votre esprit. Elle traite du scénario et du champ même de toute l’histoire ; de la relation de ce champ avec le caractère des nations, avec les institutions sociales et avec les formes de religion, des migrations des tribus, de la direction et du cours des conquêtes et des empires, des révolutions et de l’extension du commerce, et des destins futurs de la race humaine. C’est ce thème que j’offre à votre acceptation.

Ce philosophe social, peu incliné à disserter sur la géographie, était prêt à rejeter une telle invitation. Il en informa ainsi certains amis influents, après quoi l’invitation fut modifiée. Le Recteur envoya une invitation révisée :

je fus déçu que vous ne voyiez pas la manière de nous assister à l’Université de la façon que j’ai indiquée. . . .Il m’est venu à l’esprit que vous ne seriez pas incliné à accepter la chaire de Philosophie de la Religion, ou des Évidences du Christianisme, ou des Notes de l’Église, en particulier vues en référence aux besoins de cette époque.

Mais alors, comme je l’ai dit, les évêques s’y opposèrent ; le Recteur écrivit à nouveau disant que le changement de circonstances rendait nécessaire que la série de conférences soit «reportée» ; et notre distingué philosophe social et politique répondit :

Le report que vous demandez ne me causerait pas le moindre inconvénient et est, en fait, ce que je désirais et que j’aurais moi-même demandé. . . .Mais ma propre conviction est qu’il consultera mieux les intérêts de l’Université en clarifiant que je ne vais pas être lié à elle d’aucune forme ni manière.

Les œuvres complètes de ce penseur atteignent 20 volumes. Il a écrit même plus que ce que ces volumes contiennent, peut-être jusqu’à 6 millions de mots au total.

C’était un célèbre converti américain, converti l’année précédente à Newman. Il a attaqué la théorie de Newman sur le développement de la doctrine en alléguant qu’elle était l’attitude protestante du «jugement privé» sous un autre déguisement, parce qu’elle plaçait la théologie avant la foi et rendait la croyance en l’Église conditionnelle à une théorie sur l’histoire de l’Église.

Son nom est Orestes Brownson, qui est mort il y a presque exactement 150 ans, le 17 avril 1876.

Les critiques de Brownson contre l’immigration débridée, que je cite ci-dessus, appartiennent à son essai «Native Americanism», publié dans Brownson’s Quarterly Review, vol. 2, 1854. L’invitation citée ci-dessus est de Saint John Henry Newman essayant de persuader Brownson de venir à la nouvelle université catholique en Irlande. Les «amis influents» qui sont intervenus pour que l’invitation originale soit changée incluaient, surtout, un jeune Lord Acton.

Peut-être que ce petit aperçu de sa vie vous inspirera à en apprendre plus sur Brownson. Pie IX a écrit à Brownson dans une lettre personnelle de 1854 : «Nous prions Dieu, Père des miséricordes et des lumières, avec des vœux et des prières humbles, qu’Il apprécie et protège de Son assistance céleste ces sentiments [de dévotion filiale, d’obéissance et de piété envers Nous et envers ce Saint-Siège] que nous croyons qu’ils seront perpétuels en vous».

Orestes A. Brownson by George Peter Alexander Healy, 1863 [Museum of Fine Arts, Boston, MA]

À propos de l’auteur

Michael Pakaluk, érudit d’Aristote et Ordinarius de la Pontificia Academia di San Tommaso d’Aquino, est professeur de Politique Économique à la Busch School of Business de la Catholic University of America. Il vit à Hyattsville, Maryland, avec sa femme Catherine, également professeure à la Busch School, et ses enfants. Sa collection d’essais, The Shock of Holiness (Ignatius Press), est déjà disponible. Son livre sur l’amitié chrétienne, The Company We Keepest disponible chez Scepter Press. Il a collaboré à Natural Law: Five Views (Zondervan, mai dernier), et son livre le plus récent sur les Évangiles est paru en mars chez Regnery Gateway, Be Good Bankers: The Economic Interpretation of Matthew’s GospelVous pouvez le suivre sur Substack à Michael Pakaluk.

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