Par Casey Chalk
Il est facile de se perdre dans la spéculation numérologique biblique, comme le démontre même une étude superficielle des Pères de l’Église. Saint Irénée a tenté d’expliquer le nombre de la bête de l’Apocalypse 13:17–18 en additionnant la valeur numérique des lettres grecques des noms «Evanthas», «Lateinos» et «Teitan» pour obtenir le sinistre 666. Saint Augustin argue du sens des 153 poissons capturés par les Apôtres (Jean 21:11) : il existe les Dix Commandements, le nombre sept signifie la sainteté, dix plus sept font dix-sept, et si l’on additionne tous les nombres de 1 à 17 (par exemple, 1+2+3, etc.) cela équivaut à 153. Saint Cyrille, au contraire, divise le nombre 153 en 100 (le grand nombre de gentils qui seront sauvés), 50 (le petit nombre de Juifs qui seront sauvés) et 3 (la Trinité).
Face à de telles spéculations apparemment infondées, il est facile de succomber à la tentation de baisser les bras et de conclure que chercher le sens spirituel dans les divers nombres de l’Écriture Sainte n’est pas une entreprise particulièrement fructueuse. Les écrits du Père et Docteur de l’Église saint Isidore de Séville (560-636) —dont nous célébrons la fête au début de ce mois— devraient cependant nous faire réfléchir. Son œuvre Le sens mystique des nombres dans l’Écriture Sainte aide à clarifier pourquoi l’usage des nombres dans la Bible est important pour l’exégèse et la théologie.
Saint Isidore fut l’un des hommes les plus célèbres du VIIe siècle. Né dans une famille pieuse (ses frères Léandre et Fulgencius et sa sœur Florentine sont également saints), Isidore fut nommé avec le temps Vicaire apostolique pour toute l’Espagne par le pape saint Grégoire le Grand.
Il convoqua un Concile de l’Église en Espagne (le Deuxième Concile de Séville) en réponse à l’hérésie des acéphales, qui rejetait les enseignements du Concile de Chalcédoine sur l’union des natures divine et humaine en Christ. Il convoqua également le Quatrième Concile de Tolède, qui lia la monarchie espagnole à l’Église catholique et établit des séminaires pour la formation du clergé.
Seulement seize ans après sa mort, l’Église espagnole à Tolède s’accorda unanimement pour qu’il soit déclaré à la fois saint et Docteur de l’Église. En raison de ses écrits sur les nombres, le pape saint Jean-Paul II déclara en 1997 Isidore comme saint patron d’internet.
L’Écriture Sainte enseigne : « Mais tu as tout disposé avec mesure, nombre et poids. » (Sagesse 11:21) S’inspirant de cela, les Étymologies d’Isidore voient une valeur symbolique dans les nombres :
L’importance des nombres ne doit pas être négligée, car dans de nombreux passages des Saintes Écritures, les significations mystiques brillent à travers eux avec éclat et illumination. . . . Et si le nombre et la quantité étaient ôtés de la création, toutes les choses perdraient leurs formes et cesseraient d’exister.
Dans Le sens mystique des nombres dans l’Écriture Sainte, Isidore nous guide à travers de telles interprétations, des nombres un à douze.
L’un, par exemple, « représente à la fois l’indivisibilité et la complétude », dont l’exemplaire et l’archétype est Dieu lui-même, origine de toutes choses : « L’un ou l’unité est la semence et la base de tous les nombres subséquents. Car de l’unité émanent ou sont créés tous les nombres postérieurs. » Bien sûr, l’exemple le plus parfait d’unité est Dieu, comme l’affirme le Shemá : « Écoute, Israël : le Seigneur notre Dieu, le Seigneur est un. » (Deut. 6:4) L’Église est également une, bien que les péchés de ses membres endommagent sans doute cette unité, tout comme les péchés du chrétien individuel endommagent l’intégrité de la totalité de la personne humaine créée à l’image de Dieu.
Le deux est le premier nombre qui peut être divisé et, par conséquent, « représente la possibilité d’une opposition fondamentale », donnant lieu à un conflit potentiel : le bien et le mal, la lumière et l’obscurité, la vie et la mort.
L’Ancien Testament est rempli d’exemples de telles oppositions : Caïn et Abel, Saül et David, Israël et Juda. Jésus l’emploie constamment dans ses paraboles : le blé et l’ivraie, les brebis et les chèvres, les deux fils. L’analyse d’Isidore anticipe également une réponse à la pensée protestante : « Il y a deux aspects ou moyens qui conduisent l’être humain à la béatitude de la vie, à savoir la foi et les bonnes œuvres. La foi est une grâce ou un don de la divinité, tandis que les bonnes œuvres procèdent d’une manière droite de vivre de la part de l’être humain impliqué. »
La Trinité nous parvient en contemplant le nombre trois. Isidore observe que d’autres traditions philosophiques et religieuses affirment également une triade divine : le néoplatonisme (Monade, Intellect, Âme) et l’hindouisme (Brahma, Vishnu, Shiva). Il semblerait donc que non seulement l’Écriture Sainte, « mais l’organisation et la structure du monde et de l’univers lui-même » soit imprégnée du nombre trois.
Ensuite, il y a à son tour quatre Évangiles, quatre points cardinaux vus dans les quatre fleuves qui coulent du paradis (cf. Gen. 2:10-14) ; quatre éléments et quatre vertus cardinales.
Dans la Bible, le sept a un sens mystique, souvent compris comme signe de plénitude. La Genèse, par exemple, nous dit que sept jours composent une semaine. Notre Seigneur dit à saint Pierre que nous devons pardonner au prochain non sept fois, mais soixante-dix fois sept, indiquant le caractère illimité de la miséricorde divine. (Mt. 18:21-22). Saint Jean adresse des lettres à sept églises particulières dans l’Apocalypse, représentant la totalité de l’Église. Et, comme avertissement, le sept peut également servir d’inversion du bien : Jésus avertit de sept esprits immondes qui retournent à un homme (Luc 11:26) ; il y a sept péchés capitaux pour contrer les sept vertus et les sept dons de l’Esprit Saint.
Il est vrai que fouiller les pages de l’Écriture à la recherche d’idées spirituelles basées sur divers nombres peut dégénérer en les spéculations les plus étranges. Témoins en sont le « Grand Déception » des millérites, qui croyaient (basés sur des calculs bibliques trompeurs) que Jésus reviendrait le 22 octobre 1844, ou l’évangéliste de radio Harold Camping, qui prédit que le 21 octobre 2011 serait la destruction finale du monde.
Néanmoins, comme l’exégèse de saint Isidore le rend clair, il existe un usage des nombres divinement ordonné dans la Bible qui, bien compris, illumine le sens de l’Écriture et l’histoire du salut.
À propos de l’auteur
Casey Chalk est l’auteur de The Obscurity of Scripture et The Persecuted. Il est collaborateur de Crisis Magazine, The American Conservative et New Oxford Review. Il est titulaire d’une licence en Histoire et d’un master de l’Université de Virginie et d’un master en Théologie du Christendom College.