En 2015, un prêtre salésien mexicain nommé Pedro Mario Ayala Ceja, alors missionnaire à Amsterdam, se rendit à Rome pour rencontrer le supérieur mondial de sa congrégation. Il venait de recevoir un diagnostic de trouble de stress post-traumatique et avait informé par lettre le Vicaire du Recteur majeur qu’il avait subi des abus de la part d’un autre prêtre salésien durant son adolescence. Il souhaitait quitter la congrégation et le ministère.
Il fut reçu par Ángel Fernández Artime, Recteur majeur des Salésiens depuis le 25 mars 2014 —supérieur d’un ordre qui comptait alors 16 000 religieux dans 136 pays—, aujourd’hui cardinal et Pro-Préfet du Dicastère pour les Instituts de Vie Consacrée, l’organisme du Saint-Siège qui supervise la vie religieuse dans toute l’Église.
De cette rencontre existent deux récits, celui de la victime et celui du cardinal, et sur l’essentiel ils concordent. C’est ainsi que le décrit Artime dans sa réponse aux questions adressées par InfoVaticana :
« Je lui dis une chose très importante : je lui dis qu’une fois qu’il m’a confié ce qui lui est arrivé, je «NE PEUX PAS ÊTRE COMPLICE DE CELA» et donc il doit m’autoriser à demander à celui qui détient l’autorité juridique (le Supérieur de la Province où était incardiné le salésien qu’il dénonçait) d’ouvrir une enquête ».
Le Recteur majeur organisa pour Ayala une année d’accompagnement thérapeutique et spirituel dans une communauté salésienne de Madrid, financée par la congrégation, et lui proposa son soutien s’il décidait de porter plainte civile, offre que —selon les deux versions— la victime déclina à ce moment-là, ne se sentant pas prête. La victime elle-même a publiquement reconnu ce traitement.
La controverse porte sur tout ce qui est venu ensuite. Pour la comprendre, il faut revenir au début.
Irapuato, 1993-1996
Selon le témoignage d’Ayala, les faits se sont produits alors qu’il se formait chez les salésiens à Irapuato (Guanajuato, Mexique) sous l’autorité du père Jaime Reyes Retana, qui était son formateur et directeur spirituel. Le dénonciateur situe le début des abus pendant l’année scolaire 1993-94 : « j’avais 15 ans, je venais tout juste d’avoir 15 ans », déclare-t-il dans l’interview accordée à Aristegui Noticias. Il décrit des séances de direction spirituelle à contenu sexuel, des « massages » que le prêtre lui apprenait à lui donner, des « jeux » de lutte avec attouchements et des visites nocturnes à son lit dans le dortoir commun, dont il affirme s’être réveillé « à plus de trois reprises ». Il signale en outre deux épisodes plus graves : l’un en décembre 1994 et l’autre en avril 1996.
Les âges importent, car c’est sur eux que se déciderait ensuite tout le traitement juridique de l’affaire : 15 ans au début, selon le témoignage ; 16 ans et quatre mois lors de l’épisode de 1994 ; 17 ans et huit mois lors de celui de 1996.
Les premiers avertissements : 1998
Selon son témoignage, Ayala relata les abus à son maître des novices en 1998. La réponse qu’il dit avoir reçue : « il y a des frères que nous devons supporter ». Des années plus tard, il le raconta de nouveau au directeur du théologat, qui lui aurait répondu : « peut-être que c’est toi-même qui l’as provoqué ». La lettre du cardinal ne mentionne pas ces épisodes ; son récit commence en 2015.
La dénonciation formelle et l’enquête : 2016
Le 11 mars 2016, Ayala signa sa déclaration écrite, reçue par le Vicaire du Recteur majeur. Considérée comme vraisemblable, la dénonciation fut transmise au supérieur provincial de Guadalajara, dont dépend juridiquement l’accusé, qui le 12 avril 2016 ouvrit l’enquête préalable prévue au canon 1717 du Code de Droit Canonique. La lettre du cardinal souligne que c’était la voie légalement établie : la compétence pour enquêter revient au supérieur provincial du dénoncé, non au Recteur majeur.
Sur le contenu de la dénonciation, la lettre du cardinal délimite l’objet de l’enquête en ces termes :
« La dénonciation faisait référence à deux faits : le premier survenu en décembre 1994 (alors que P.M.A. avait 16 ans et 4 mois) et le second survenu au mois d’avril 1996 (alors que P.M.A. avait 17 ans et 8 mois). Selon la législation canonique en vigueur à cette époque, était considérée comme «mineure» une personne âgée de moins de 16 ans (can. 1395 §2 CIC 1983). Ce fait a été mis en évidence par les canonistes consultés par le Provincial du Mexique ».
De cette prémisse, toujours selon la lettre, les canonistes tirèrent trois conclusions : qu’il n’y avait pas eu de délit « avec un mineur », en raison de l’âge de la victime dans les deux épisodes ; qu’en conséquence l’affaire ne relevait pas de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi ; et que le délit subsistant —« contre le sixième commandement avec violence », car la victime « n’a en aucune façon consenti »— était prescrit, vingt ans s’étant écoulés depuis les faits face au délai de cinq ans alors prévu. Écrit le cardinal :
« Selon les informations qui me sont parvenues, les faits dénoncés par P.M.A. n’ont pas été transmis à la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, car ils n’étaient pas de la compétence de cette Congrégation, mais du Provincial ».
Ici apparaissent les deux premières questions ouvertes de l’affaire.
La première est de périmètre. Si la déclaration de 2016 incluait les faits antérieurs à décembre 1994 —ceux survenus, selon le témoignage, à 15 ans—, la prémisse du raisonnement change : les actes avec un mineur de 16 ans constituaient bien un délit « avec un mineur » sous la même législation de l’époque que la lettre invoque. InfoVaticana a demandé expressément au cardinal si la déclaration du 11 mars 2016 incluait ces faits et s’ils avaient fait l’objet de l’enquête. Il n’a pas répondu. Le document qui le résoudrait —la déclaration signée— se trouve en possession de la congrégation. Ce qui est indiscutable, c’est que la victime dans ses témoignages publics décrit clairement des faits d’abus à 15 ans.
La seconde est de procédure. La Lettre circulaire de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi du 3 mai 2011, adressée aux évêques et supérieurs majeurs, établissait que les cas vraisemblables d’abus de mineurs de 18 ans devaient être envoyés à ce dicastère après l’enquête préalable, la CDF —et non le supérieur local— décidant de la compétence et, le cas échéant, de la levée de la prescription, faculté qu’elle exerçait habituellement dans les cas historiques. Dans cette affaire, la qualification, la compétence et la prescription ont été résolues au niveau provincial.
« Nous l’avons envoyé à Rome, mais Rome l’a renvoyé »
Sur ce point existe en outre une contradiction directe entre les deux versions. Face à l’affirmation du cardinal selon laquelle le dossier n’a pas été transmis à la CDF, la victime a déclaré à Aristegui Noticias que, lorsqu’elle a demandé des explications, ses supérieurs lui ont communiqué le contraire : « nous avons envoyé le dossier à Rome, mais Rome l’a renvoyé », en précisant que « Rome » était la Congrégation pour la Doctrine de la Foi. Selon son récit, c’est après cette communication qu’on lui a indiqué que l’affaire serait reprise « non pas comme abus, mais comme une faute contre le sixième commandement ».
Les deux affirmations ne peuvent être vraies en même temps. Si le dossier a été transmis, il existe un protocole, une date et une réponse qui peuvent être exhibés. S’il ne l’a pas été, l’information donnée à la victime ne correspond pas à ce qui s’est passé. InfoVaticana a demandé au cardinal s’il y avait eu une communication, une consultation ou une transmission de l’affaire à la CDF, à quelque moment et sous quelque forme que ce soit. Pour l’instant il n’a pas répondu.
Le décret de 2019
Le 21 février 2019, près de trois ans après l’ouverture de l’enquête, le provincial résolut l’affaire par décret, sans procès pénal canonique ni intervention d’un tribunal ecclésiastique. La lettre du cardinal détaille son contenu :
« Il a tenu compte de l’aveu de culpabilité de la part de J.R.R.Z. et de sa pleine disponibilité à demander pardon à P.M.A. ; il a imposé à J.R.R.Z. l’interdiction de faire partie de communautés de formation et l’obligation pendant trois ans de se soumettre à un parcours d’accompagnement psychologique et spirituel, avec des évaluations successives à l’issue du parcours ».
Le fait central est apporté, par conséquent, par le cardinal lui-même : l’accusé a admis sa culpabilité. Les mesures adoptées face à cet aveu ont été l’interdiction des communautés formatives et l’accompagnement psychologique. Il ne figure ni suspension du ministère, ni procès pénal, ni communication aux autorités civiles.
Selon le récit de la victime, la résolution lui a été communiquée en avril 2019 à Piedras Negras. Avant de lui lire le document, affirme-t-il, l’alors provincial lui a posé trois questions : « Faites-vous cela pour de l’argent ? Voulez-vous de l’argent ? » ; « Voulez-vous qu’il soit renvoyé de la congrégation ? » ; et « Êtes-vous la seule victime, nous n’en trouvons pas d’autres ». Cette dernière phrase indique qu’une recherche d’autres victimes possibles a été effectuée, dont la portée et les résultats n’ont pas été documentés publiquement. Ayala affirme également qu’on ne lui a pas donné un accès intégral ni au dossier ni à la résolution, car il s’agissait d’un décret confidentiel adressé à l’accusé. La lettre du cardinal soutient, pour sa part, que la victime « s’est vu présenter la résolution du décret » et qu’on lui a offert « accueil, écoute et accompagnement ».
Tijuana, août 2019
En mai 2019 est entré en vigueur Vos estis lux mundi, la norme universelle du pape François sur les abus et la responsabilité des supérieurs. En août 2019, six mois après le décret, Jaime Reyes Retana a été nommé directeur du Centre Jeunesse de l’Oratoire Saint-Joseph à Tijuana (Basse-Californie) : une œuvre salésienne dédiée aux mineurs et aux jeunes. Il a été relevé de ses fonctions après que l’affaire soit apparue dans une note de presse. Par la suite, il a été affecté à un autre centre jeunesse comme sous-directeur.
La Circulaire de la CDF de 2011 établissait qu’il fallait exclure la réadmission d’un clerc à l’exercice public du ministère « si une telle réadmission peut représenter un danger pour les mineurs ou un risque de scandale pour la communauté ». Le décret de février 2019 interdisait au sanctionné les communautés de formation. Il appartient au lecteur de juger si un oratoire de jeunesse est compatible avec l’une et l’autre.
Interrogé sur ces nominations, le cardinal répond dans sa lettre :
« Toute personne raisonnable peut comprendre que, avec deux mille présences salésiennes réparties dans 136 nations et avec 16 000 salésiens à cette époque, il est tout à fait illogique de penser que chacun des Provinciaux (92 à ce moment-là) doive consulter et informer le Supérieur général des décisions qu’il prend concernant chacun des salésiens qui se trouvent sous sa juridiction ».
La même lettre affirme, cependant, quelques lignes plus haut :
« Pendant toute cette période et au cours de tout le processus, j’ai demandé des informations à l’alors Provincial, qui m’a rapporté avoir rencontré P.M.A. 4 ou 5 fois pendant tout ce temps ».
Les deux affirmations coexistent difficilement : l’argument du volume décrit les cas que le Recteur majeur ne suit pas ; celui-ci, selon la propre lettre, a été suivi « au cours de tout le processus ». InfoVaticana a demandé au cardinal à quelle date il a eu connaissance de la nomination de Tijuana et de la destination ultérieure comme sous-directeur d’un autre centre jeunesse, et quelles actions il a entreprises en apprenant chacune d’elles. Pour l’instant le cardinal n’a pas répondu.
Un élément supplémentaire complète ce chapitre : le provincial qui a conduit l’enquête, signé le décret et sous le mandat duquel s’est produite la nomination de Tijuana, Hugo Orozco, a été élu en 2020 membre du Conseil général de la congrégation, l’organe de gouvernement mondial présidé par Artime. InfoVaticana a demandé si à un moment donné il a été envisagé d’examiner sa gestion de l’affaire conformément à Vos estis lux mundi ou Comme une mère aimante. Il n’a pas répondu.
La révision postérieure à Vos estis
Au questionnaire d’InfoVaticana sur la question de savoir si l’affaire a été révisée après l’entrée en vigueur de Vos estis lux mundi pour vérifier sa conformité aux normes universelles de l’Église, et si sa gestion a satisfait aux critères de diligence de Comme une mère aimante, le cardinal a répondu : « La réponse est affirmative dans les deux cas ». La lettre n’apporte ni date, ni organe, ni acte, ni document de cette révision. La nomination de Tijuana, rappelons-le, est postérieure à l’entrée en vigueur de Vos estis.
Le cadre juridique, en deux paragraphes
Pour évaluer tout ce qui précède, le lecteur doit connaître deux normes. Depuis le motu proprio Sacramentorum sanctitatis tutela (2001), l’abus sexuel d’un mineur de 18 ans commis par un clerc est réservé à la Congrégation —aujourd’hui Dicastère— pour la Doctrine de la Foi, et la Circulaire de 2011 a ordonné aux évêques et supérieurs majeurs d’envoyer là les cas vraisemblables, réservant à Rome la décision sur la prescription.
Et depuis 2016, le motu proprio Comme une mère aimante —promulgué alors que cette affaire était en instruction— établit que les supérieurs majeurs d’instituts religieux, assimilés aux évêques, peuvent être relevés de leur charge pour négligence grave dans l’exercice de leurs fonctions ; en matière d’abus de mineurs, précise la norme, il suffit que le manque de diligence soit grave, sans nécessité d’intention ni de dol. Vos estis lux mundi (2019) a ajouté l’obligation d’enquêter sur les actions ou omissions des supérieurs visant à interférer ou à éluder les enquêtes. Telles sont les normes selon lesquelles toute instance ecclésiale compétente devrait examiner la gestion de cette affaire.
Ce qui reste ouvert
L’affaire Ayala présente aujourd’hui les éléments suivants non contestés : une dénonciation considérée comme vraisemblable en 2016 ; un accusé qui a admis sa culpabilité ; une résolution sans procès pénal, adoptée au niveau provincial sans transmission à Rome selon la version du cardinal ; deux destinations ultérieures du sanctionné dans des centres jeunesse, la première après l’entrée en vigueur de Vos estis ; et une victime qui n’a pas eu accès intégral au dossier de sa propre affaire.
Et elle présente quatre questions dont la réponse se trouve dans des documents qui existent et peuvent être exhibés : la déclaration du 11 mars 2016, qui indiquerait si les faits des 15 ans ont fait partie de l’enquête ; le protocole éventuel de transmission à la CDF, qui résoudrait laquelle des deux versions sur « Rome » est exacte ; le procès-verbal de la révision postérieure à Vos estis que le cardinal affirme avoir réalisée ; et les dossiers des nominations de Tijuana et du second centre jeunesse.
InfoVaticana a adressé au cardinal ces questions de manière expresse. À la clôture de cet article, elles n’ont pas obtenu de réponse. Ángel Fernández Artime est aujourd’hui le Pro-Préfet du dicastère qui supervise la vie consacrée dans toute l’Église, le même organisme qui serait ordinairement compétent pour examiner l’action d’un supérieur général. Les documents qui lèveraient chacun des doutes exposés ici se trouvent dans les archives de la congrégation qu’il a gouvernée pendant dix ans. Cette rédaction maintient sa disposition à publier intégralement tout ce qui lui sera fourni.