La Chambre IV de la Cour fédérale de cassation argentine a entre ses mains, à cette heure, la décision de savoir si l’affaire pour traite d’êtres humains et réduction en servitude que soutiennent 44 femmes, recrutées enfants ou adolescentes entre 1972 et 2015 pour finir comme numéraires auxiliaires de l’Opus Dei, reste vivante ou se prescrit. La question sur la table n’est plus de savoir si cela s’est produit ; c’est si cela s’est produit il y a trop longtemps. À Rome, pendant ce temps, Léon XIV recevait en février le prélat Ocáriz et son vicaire auxiliaire, Mariano Fazio —dont la déposition est réclamée depuis juillet par le parquet fédéral—, et leur confirmait que la réforme des statuts de l’Œuvre, ordonnée il y a presque quatre ans, reste « en phase d’étude » et sans date. À Buenos Aires, on juge un système ; à Rome, on étudie comment le réformer sans le nommer. Et dans les deux dossiers manque la pièce qui les explique : les textes où ce système a été énoncé par son auteur, noir sur blanc, pour usage interne. Un bon ami me fait parvenir l’un de ces textes : le volume de méditations Mientras nos hablaba en el camino, imprimé à Rome en 2000, dont l’authenticité n’a jamais été démentie par l’Œuvre. Entre les pages 143 et 155 figure la méditation que José María Escrivá a prêchée aux siens le 12 mars 1961 sous le titre « Le bon pasteur ». Il faut la lire lentement, car phrase après phrase elle dit bien plus que ce que ses éditeurs ont perçu en l’imprimant.
Dans cette méditation, Escrivá raconte une scène de route castillane : des hommes plantaient en terre des pieux épais, tendaient autour un filet —« c’est pour cela qu’on l’appelle un parc », expliqua-t-il— et le laissaient ouvert d’un seul côté ; ensuite, l’un appelait les brebis à grands cris, « des paroles qui gardaient je ne sais quoi de tendresse », et les brebis entraient. « Quelle scène si actuelle ! », s’exclama-t-il. Il avait raison, mais pas dans le sens qu’il croyait. Rarement un auteur a fourni une image aussi exacte de son propre système : de l’affection à la bouche d’entrée, un filet autour, une ouverture dans une seule direction. Les treize pages qui suivent s’emploient à construire exactement cela avec les matériaux du chapitre dix de saint Jean.
Formellement, c’est une exhortation à la confession fréquente et à l’ouverture de conscience, et dans ses deux tiers c’est une ascèse conventionnelle que signerait n’importe quel directeur d’exercices. La charge se trouve dans le tiers restant, et commence par une opération chirurgicale sur le texte sacré. La méditation travaille Jean 10, 1-13 et cite, avec ponctualité de notaire, dix de ses treize versets : le 1, le 2, le 3, le 4, le 5, le 8, le 10, le 11, le 12 et le 13. Trois manquent. Le 6 est une annotation de l’évangéliste et son absence ne signifie rien. Les deux autres sont le 7 et le 9 : précisément ceux où le Christ dit ego sum ostium —« je suis la porte des brebis » ; « je suis la porte : celui qui entre par moi sera sauvé », dans la version officielle de la Conférence épiscopale—. L’omission n’est pas une distraction, c’est une nécessité structurelle, car la porte, dans cette méditation, se dédouble. Pour les brebis, elle reste le Christ —« chacun de vous est entré par la porte, par l’amour du Christ »— ; pour les pasteurs, le critère de passage légitime change de mains : « Savez-vous qui est, pour mes brebis, le bon pasteur ? Celui qui a reçu de moi une mission ». Dans Jean, la porte est une seule et la même pour le pasteur et pour le troupeau. Les deux versets qui empêchent le dédoublement sont les deux qui ne figurent pas.
Installé dans le vide, le fondateur occupe le pronom. Les brebis du Christ deviennent « mes brebis ». « C’est par ma bouche que vous parle spécialement Jésus-Christ, car je suis spécialement en son nom le bon Pasteur » : l’adverbe répété fait tout le travail. « Dieu vous demandera des comptes si vous n’écoutez pas mes indications ». Et quand la thèse a besoin d’appui, la procédure est toujours la même : question propre, réponse propre, attribution divine rétroactive. « Et d’autres pasteurs ne pourraient-ils pas aller chercher mes brebis et les paître ? Non. Non ! Et ce n’est pas moi qui l’affirme, mais le Seigneur lui-même ». Le Seigneur, dans Jean 10, n’affirme rien sur la direction spirituelle d’une institution fondée en 1928 ; l’exégèse se présente comme une citation. L’échelle des valeurs est fixée dans une énumération mémorable : « Des papes, vous en connaîtrez beaucoup ; j’en ai connu plusieurs. Des cardinaux, des tas. Des évêques, encore plus… mais Fondateur de l’Opus Dei, il n’y en a qu’un ». Des cardinaux à la pelle ; fondateur, pièce unique. Toute la hiérarchie, cotée en dessous du charisme propre dans la seule bourse qui compte ici, celle de la rareté.
Le revers de l’opération est le sort réservé au reste du clergé catholique. Les « voleurs et brigands » de la parabole, qui dans l’Évangile sont ceux qui n’ont pas de mission ecclésiale, désignent désormais des prêtres munis des licences de l’Ordinaire, c’est-à-dire approuvés par l’Église, qui sont reclassés comme « l’étranger » et « le mauvais pasteur » qu’il faut fuir, « même s’ils sont de bons pasteurs pour d’autres brebis et même s’ils sont saints », « même s’ils font des miracles ». Sainteté et miracles, les deux critères par lesquels l’Église reconnaît l’approbation divine, déclarés insuffisants face à la désignation interne ; la direction spirituelle, en revanche, « revient aux Directeurs locaux, laïcs, des laïcs ! ». Et pour compléter l’arsenal, le compelle intrare de Luc : là où l’Évangile ordonne de pousser les étrangers vers l’intérieur du banquet, la méditation inverse le vecteur et pointe la contrainte vers l’intérieur, contre les propres frères, dans une escalade adjectivale qui mérite une épitaphe : « sainte contrainte », « bénie contrainte, d’amour », et enfin « cette très belle contrainte de charité, loin d’enlever la liberté à votre frère, l’aide délicatement à bien l’administrer ». Quatre adjectifs successifs sur un substantif qui ne bouge pas. La contrainte, redéfinie comme conseil dans l’administration de la liberté d’autrui.
Le cœur mécanique du texte est un double lien de manuel, et ce qui est étonnant, c’est qu’il est énoncé sans pudeur. D’abord la concession juridique, solennelle : « tous mes fils jouissent de la plus absolue liberté pour se confesser avec n’importe quel prêtre approuvé par l’Ordinaire », sans obligation de le communiquer aux Directeurs. Aussitôt après, l’annulation : « Celui qui agit ainsi pèche-t-il ? Non ! A-t-il bon esprit ? Non ! Il s’est mis en route pour écouter la voix du mauvais pasteur ». Escrivá lui-même condense le système en quatre mots qu’aucun critique n’aurait mieux formulés : « Nous pouvons et nous ne pouvons pas. Et je pèche ? Non. Et dois-je le dire aux Directeurs ? Non. Mais j’insiste : malheur à toi, pauvre, mon pauvre petit ! ». La malédiction prophétique fusionnée avec le diminutif maternel dans la même phrase. Le droit ne survit que comme matière de sa propre renonciation : le premier sacrifice du bon fils consiste à « ne pas exercer ce droit —parce que nous le possédons— si nous pouvons l’éviter, et nous pouvons toujours ou presque toujours l’éviter ». L’incise conserve la fiction juridique à l’intérieur de la phrase qui la vide.
Notons l’architecture : trois couches normatives. Dans la juridique, je peux. Dans la morale, je ne pèche pas ; cela est concédé deux fois, avec des points d’exclamation. Et dans la troisième, celle de « l’esprit », tombent des sanctions qu’aucun péché de ce passage n’entraîne : « perte de la paix et de la joie », « précipice », « abîme », « perte possible de l’âme », « misérable », « cancéreux qui ne voulait pas se soigner », et la clause terminale : « si vraiment vous voulez être saints ; sinon, vous êtes de trop ». D’où il suit, par pure logique interne du texte, quelque chose de théologiquement extraordinaire : une âme peut arriver à la perte possible sans avoir commis aucun péché dans le trajet. Ou la méditation est incohérente, ou le « bon esprit » fonctionne comme catégorie sotériologique parallèle à la loi morale et au-dessus d’elle : la loyauté institutionnelle traque le salut là où le péché n’arrive pas. Et le seul péché que le passage attribue vraiment ne retombe pas sur celui qui exerce son droit, mais sur les spectateurs insuffisamment contraignants : « je n’excuserais pas de péché ceux qui vivaient avec ce fils à moi, parce qu’ils n’auraient pas su lui donner les moyens de persévérer, moyens auxquels il avait droit ». Le droit individuel de choisir son confesseur est renoncé comme preuve de fidélité ; le droit qui s’affirme avec énergie est le droit d’être pressé.
Il y a en outre deux lapsus qui valent une confession. Le premier, sur le secret : « je ne confessais d’ordinaire aucun de mes fils, parce que je ne jugeais pas logique de rester les mains liées par le secret sacramentel. Eux, volontairement, me racontaient tout, tout !, en dehors de la Confession. De cette manière la direction spirituelle avançait splendidement ». Le sceau sacramentel, présenté comme un empêchement opérationnel de celui qui gouverne et non comme une protection du pénitent : l’inversion exacte de la finalité de l’institution. L’adverbe « volontairement » arrive après que le discours lui-même a défini la réserve comme lâcheté, mauvais esprit et motif de trop, c’est-à-dire après avoir aboli les conditions de la volontariat qu’il invoque. Et ce n’est pas une anecdote fondatrice close : « comme continuent de le faire maintenant tous dans la conversation fraternelle avec le Directeur ». Au sommet, la fusion complète du for et du gouvernement, dans les deux sens : « maintenant je me confesse avec un frère à vous, et quand je me lève, il s’agenouille pour que je le confesse ». Le second lapsus apparaît quand il faut illustrer le dommage de se confesser dehors : ce confesseur, devant une autre âme « qui pense demander l’admission dans l’Opus Dei, peut-être lui ôterait-il cette idée de la tête ». Le livre des dommages court vers le flux vocationnel. Dans la même page, la doctrine du Corps mystique —qui est l’Église— glisse sans couture vers « le corps entier de l’Œuvre ». Et l’argument entier repose sur une prémisse qui le trahit : après avoir assuré que « ce confesseur gardera le secret sacramentel, bien sûr », le « mais » suivant imagine que ce même confesseur oriente son conseil selon ce qu’il a su en confession. Pour prouver qu’il faut se confesser à l’intérieur, il faut supposer que ceux de l’extérieur font exactement ce que le secret interdit.
Le reste est l’installation du climat : tous pasteurs de tous (« vous êtes tous le bon pasteur »), correction fraternelle « parfois du regard », « personne n’est un vers isolé », oves et milites Christi ; et la réserve, pathologisée sans relâche : celui qui ne raconte pas tout, « jusqu’aux plus infimes », est « un fou », son cœur est « pourri », il faut « mettre le bistouri, et cautériser ». Avec cette anthropologie installée, le double lien ne semble plus contrainte : il semble thérapie. Tout sous la norme fondatrice énoncée en proverbe : « le linge sale se lave en famille ». Il mérite d’être rappelé que l’Église avait déjà légiféré contre cela : le canon 530 du Code de 1917 interdisait aux supérieurs d’induire « de quelque manière que ce soit » la manifestation de conscience des sujets, précisément parce que le législateur savait qu’il n’est pas besoin de précepte là où suffit la terreur spirituelle. La raison de la norme n’admet pas de discussion, et cette méditation en est le cas d’école.
Rome a dissous en 2025 le Sodalicio de Vie chrétienne avec les abus de conscience au centre du dossier. Personne de sensé n’équivalera les crimes personnels d’un Figari à la biographie d’Escrivá, et cet article ne le fait pas. Mais la technologie de gouvernement est identique pièce par pièce : isolement du conseil externe, catastrophisation de la sortie, transparence totale vers le haut, sacralisation du fondateur. Chaque élément se trouve dans ces treize pages, dans la voix du fondateur, en 1961, imprimées par l’institution elle-même en 2000. La question, par conséquent, n’est ni psychologique ni posthume ; elle est ecclésiale : que signifie que l’Église ait canonisé en 2002, dans un procès célèbre pour sa célérité, l’auteur d’un système dont les répliques aujourd’hui se dissolvent par décret. « Quelle scène si actuelle ! », a dit le Père devant le parc de Castille, le filet tendu et les paroles de tendresse dans l’unique porte. C’est la seule chose de cette méditation qui n’a pas vieilli.
Appendice. Nous reproduisons ci-dessous, intégralement, la méditation « Le bon pasteur » (12-III-1961), selon le volume de méditations internes Mientras nos hablaba en el camino (Rome, 2000, pp. 143-155).
Un jour de retraite, une journée où le Seigneur nous accorde spécialement des grâces pour considérer notre fin : nous sanctifier et sanctifier. Mais aujourd’hui je voudrais vous signaler une fois encore quel est notre esprit dans un moyen merveilleux de sanctification, dans un moyen institué par Jésus-Christ, car c’est un sacrement : la Confession. Et, à partir de cette institution divine, je désire vous faire quelques considérations sur un autre moyen qui est aussi un témoignage de l’affection maternelle de l’Œuvre : la direction spirituelle avec le Directeur, la causerie fraternelle.
Comme d’habitude, j’ai apporté des livres, des fiches et des papiers. Parfois il arrive que, pendant la méditation, je m’engage sur d’autres chemins et ne leur prête pas attention. Mais à ce livre-ci, je fais toujours attention, car c’est l’Évangile, et je ne prétends prononcer que des paroles de vie, celles de Jésus-Christ Notre Seigneur.
Dans le parc du Christ
Ouvrons l’Évangile de saint Jean au chapitre dixième : Amen, amen dico vobis, qui non intrat per ostium in ovile ovium, sed ascendit aliunde, ille fur est et latro [1] ; en vérité, en vérité je vous le dis, celui qui n’entre pas par la porte dans la bergerie des brebis, mais qui monte par un autre côté, celui-là est un voleur et un brigand.
Mes fils !, paix à votre cœur et au mien. Nous ne sommes ni voleurs ni brigands, car nous sommes entrés per ostium ; celui qui entre par la porte est le pasteur des brebis. À celui-ci le portier ouvre, et les brebis écoutent sa voix, et il appelle par leur nom les brebis qui lui appartiennent et il les fait sortir [2]. Le Seigneur, le Bon Pasteur, ouvre son parc, et les brebis écoutent sa voix, et Il les connaît toutes, une à une. Que cette scène paraît vieille !, n’est-ce pas ? Mais ne pensez pas qu’elle soit si ancienne qu’elle ne se répète pas aujourd’hui. Au contraire, elle reste chargée d’actualité. Je me souviens qu’une fois, en allant sur une route de Castille, nous avons vu des hommes qui plantaient en terre des pieux épais, solides ; ensuite ils tendaient un filet –c’est pour cela qu’on l’appelle un parc– formant un cercle, qu’ils laissaient ouvert d’un côté. À la fin, l’un commença à prononcer à grands cris des paroles qui gardaient je ne sais quoi de tendresse. Et les brebis accouraient, et entraient. Il les appelait une à une ; et il disait un compliment à celle-ci, et caressait celle-là. Il les connaissait toutes. Quelle scène si actuelle !
Mes fils, fils de mon âme ! : n’oubliez pas que chacun de vous est entré par la porte, par l’amour du Christ. Vous êtes des brebis du même parc et en même temps, d’une certaine manière, en plus d’être des brebis de ce parc, chacun de vous doit aussi être bon pasteur de ces brebis. Et que, s’il a le devoir de se laisser conduire et de répondre à son nom, il a aussi le devoir, non moins fort, de contribuer à la sainteté et à la persévérance de ses frères.
Si jamais je voyais l’un fléchir, et fléchir jusqu’au point de perdre son bonheur terrestre et peut-être l’éternel ; je n’excuserais pas de péché ceux qui vivaient avec ce fils à moi, car ils n’auraient pas su lui donner les moyens de persévérer, moyens auxquels il avait droit.
Aucun de vous n’est seul, personne n’est un vers isolé : nous sommes des vers du même poème, épique, divin. Et à chacun de vous, comme à moi, il importe que cette unité, cette harmonie ne se brise pas, unis comme un grand troupeau, comme une grande armée, oves et milites Christi, chemin de la sainteté.
Recourir au bon Pasteur
Et cum proprias oves emiserit, ante eas vadit, et oves illum sequuntur, quia sciunt vocem eius [3]. Le pasteur, quand il a fait sortir ses brebis, marche devant toutes, et les brebis le suivent, car elles connaissent sa voix. Nous devons suivre ceux qui exercent l’office de bons pasteurs. Aussi chacun de vous doit-il être écouté par son frère, quand vous exercez la correction fraternelle, parfois du regard, parfois avec la considération que le cas exige. En d’autres occasions, vous pouvez vous souvenir de ce compelle intrare de l’Évangile [4]. Si le Seigneur voulait qu’on oblige des personnes étrangères à aller au banquet, combien plus voudra-t-il que vous usiez d’une sainte contrainte, d’une bénie contrainte, d’amour, avec vos frères, brebis du même troupeau de Jésus-Christ ! Cette très belle contrainte de charité, loin d’enlever la liberté à votre frère, l’aide délicatement à bien l’administrer. Ne l’oubliez pas.
Je ne suis plus jeune. Je ne le dis pas pour me faire le plaisir de me dire vieux, mais parce que je sens le devoir de vous transmettre cette idée, qui semble de peu d’importance, et qui pourtant a beaucoup de relief. Prenez vos notes, et gravez dans votre cœur ce que je vous dis. Car ce n’est pas seulement un prêtre qui vous parle : c’est le Fondateur, et il n’y en a qu’un. Des papes, vous en connaîtrez beaucoup ; j’en ai connu plusieurs. Des cardinaux, des tas. Des évêques, encore plus… mais Fondateur de l’Opus Dei, il n’y en a qu’un, même s’il est d’aussi peu de fondement que moi : un seul ! Et Dieu vous demandera des comptes si vous n’écoutez pas mes indications. C’est par ma bouche que vous parle spécialement Jésus-Christ, car je suis spécialement en son nom le bon Pasteur. Et j’insiste sur le fait que chacun de vous est aussi bon pasteur.
Alienum autem non sequuntur [5], les brebis ne suivent pas le pasteur étranger. Cela signifie que, en s’écartant de cet enseignement de Jésus, commence l’erreur qui mène à la perte de la paix et de la joie, et à la perte possible de l’âme. Car parfois, au lieu de fuir l’étranger – alienum autem non sequuntur –, quelqu’un pourrait s’éloigner de ses Directeurs, de ses frères ; et recourir à un homme suffisamment ignorant ou imprudent ou peu avisé, capable de le conduire sur le chemin de la perdition.
Mes fils, vous devez former le propos ferme de ne pas commettre cette erreur dans votre vie. Le Seigneur lui-même, par saint Jean, nous avertit qu’il ne faut pas chercher conseil dehors, que ce serait comme aller volontairement au précipice. Il faut fuir l’étranger : sed fugiunt ab eo ! [6], vous devez écouter seulement la voix du bon pasteur !
Savez-vous qui est, pour mes brebis, le bon pasteur ? Celui qui a reçu de moi une mission. Et je la donne ordinairement aux Directeurs et aux prêtres de l’Œuvre. Des gens qui ne connaissent pas l’Opus Dei ne sont pas en mesure d’agir comme pasteur de mes brebis, même s’ils sont de bons pasteurs pour d’autres brebis et même s’ils sont saints. Pour mes fils, ils ne sont pas le bon pasteur dont parle Jésus-Christ. Est-ce clair ? Sed fugiunt ab eo ! [7]. Suivez le conseil du Maître : fuyez. Pourquoi écouterions-nous la voix de celui qui ne connaît pas l’esprit de notre Œuvre ? Il faut entendre la voix du bon pasteur, de ceux qui ont reçu la mission de paître les brebis de l’Opus Dei. Tous les autres ne sont pas des pasteurs avec cette mission spécifique.
Le médecin qui peut guérir
Mes fils, je veux maintenant que nous considérions ce qui est indiqué dans notre Droit particulier. Je vous ai répété des milliers de fois que je suis très ami de la liberté, comme je sais aussi que mes fils ont du sens commun. Je ne peux accepter qu’aucun Directeur local – qui doit intervenir pour ouvrir les portes de l’Opus Dei à ces brebis du Christ – se montre si court qu’il ait permis d’entrer à ceux qui ne raisonnent pas comme je m’arrêterai à vous l’expliquer maintenant en détail.
Dans l’Œuvre, nous devons tous recourir au sacrement de la Confession au moins une fois par semaine. Il convient que vous vous confessiez avec les prêtres qui sont désignés. Vous pouvez le faire avec n’importe quel prêtre qui compte les licences de l’Ordinaire. De cette manière, je défends la liberté, mais avec sens commun. Tous mes fils jouissent de la plus absolue liberté pour se confesser avec n’importe quel prêtre approuvé par l’Ordinaire, et ils ne sont pas obligés de le dire aux Directeurs de l’Œuvre. Celui qui agit ainsi pèche-t-il ? Non ! A-t-il bon esprit ? Non ! Il s’est mis en route pour écouter la voix du mauvais pasteur.
Certes, comme la plupart des membres de l’Opus Dei vivent dans leurs maisons, dans les lieux les plus divers, ils ne pourront pas toujours s’adresser aux prêtres de l’Œuvre, et parfois ils se confesseront avec d’autres. Quand ils agiront ainsi, en ouvrant leur conscience, s’éveillera un parfum très doux de champ en fleur, béni par le Seigneur [8], le parfum d’une vie entièrement livrée à Dieu et embellie par la délicatesse de conscience. Mais si, dans quelque cas, cette situation ne se donnait pas dans leur âme, il convient qu’ils se mettent entre les mains de leur frère, le bon pasteur, même s’il faut pour cela employer des moyens qui sortent de l’ordinaire.
Si l’âme en circonstances particulières a besoin d’une médication –pour ainsi dire– plus soignée, c’est-à-dire s’il faut le conseil opportun et rapide, la direction spirituelle plus intense, il ne faut pas la chercher en dehors de l’Œuvre. Celui qui se comporterait autrement s’écarterait volontairement du bon chemin et irait vers l’abîme ; sans doute, il aurait perdu le bon esprit.
Dites-moi : un malade qui veut guérir, que fait-il ? Il va chez un médecin déterminé, qui le connaît. –Regardez-moi bien, faites-moi des analyses, prenez-moi la tension, la température… et il le reconnaît, et l’ausculte, et le regarde aux rayons X, bien examiné. Si le médecin travaille comme il doit, il veillera à ce que le malade, par faiblesse, par inadvertance, ne lui omette pas quelque chose qui puisse être d’intérêt. Alors le malade, s’il n’est pas fou, s’empressera de dire au médecin tous les symptômes, toutes les circonstances, qui lui semblent être des manifestations de sa maladie, jusqu’aux plus infimes. Il ne lui vient pas à l’idée d’aller chez n’importe quel médecin –et puis un autre, et un troisième, et plus…– pour qu’il lui prescrive une aspirine, mais il court chez le médecin qui le connaît bien.
Vous irez chez des prêtres frères à vous, comme j’y vais moi. Et vous leur ouvrirez le cœur tout grand –pourri, s’il était pourri !–, avec sincérité, avec envie de guérir ; sinon, cette pourriture ne guérirait jamais. Et de la même manière cela se produit dans la direction spirituelle personnelle, avec le Directeur ou avec celui qui a la charge de recevoir votre causerie fraternelle. Si nous allions chez une personne qui ne peut nous guérir que superficiellement la blessure… c’est parce que nous serions des lâches, parce que nous ne nous comporterions pas comme de bonnes brebis, parce que nous irions cacher la vérité, au détriment de notre âme. Et en nous causant ce mal, en cherchant un médecin d’occasion, sans capacité de nous consacrer plus que quelques secondes, qui ne peut pas mettre le bistouri, et cautériser la blessure, nous provoquerions aussi un dommage à l’Œuvre. Si tu faisais cela, tu aurais mauvais esprit, tu serais un malheureux. Par cet acte tu ne pécherais pas, mais malheur à toi !, tu aurais commencé à errer, à te tromper. Tu aurais commencé à entendre la voix du mauvais pasteur, en ne voulant pas te soigner, en ne voulant pas mettre les moyens.
Tu nuirais, en outre, aux autres. Ce confesseur gardera le secret sacramentel, bien sûr : tous les prêtres le gardent jalousement, toujours. Mais quand une autre âme se présentera pour lui demander conseil, et lui manifestera qu’elle pense demander l’admission dans l’Opus Dei, peut-être lui ôterait-il cette idée de la tête. Ce confesseur ne pourra éviter la pensée : aller à l’endroit où est ce misérable, ce cancéreux qui ne voulait pas se soigner ?
Tu connais la doctrine du Corps mystique, de la Communion des saints. Eh bien tu nuirais à tes frères, et à ceux qui vont venir, et à toi-même, au corps entier de l’Œuvre. Car en outre ce mauvais pasteur ne venait pas te chercher, tu aurais été le seul responsable. Car cet autre, qui n’est pas bon pasteur, ne connaissant pas les remèdes opportuns, non venit nisi ut furetur et mactet et perdat [9], ne vient que pour voler et tuer et causer des ravages. Nous avons besoin de vivre cet esprit déterminé et concret que le Seigneur veut. Notre esprit est très clair : notre ascèse, notre mystique, très claires. Et tout ce qui déforme cet esprit, c’est voler et tuer.
Propos ! Clarté d’idées ! Nous pouvons et nous ne pouvons pas. Et je pèche ? Non. Et dois-je le dire aux Directeurs ? Non. Mais j’insiste : malheur à toi, pauvre, mon pauvre petit ! Omnes quotquot venerunt fures sunt et latrones [10]. Ceux qui ne sont pas le bon pasteur sont des voleurs et des brigands. Seul est bon pasteur celui qui, connaissant et vivant l’esprit qui anime ta vie, reçoit cette mission de celui qui peut la lui donner : à celui-ci le portier ouvre, et les brebis écoutent sa voix, et il appelle par leur nom les brebis qui lui appartiennent et il les fait sortir. Et, quand il a fait sortir ses propres brebis, il va devant elles, et les brebis le suivent, car elles connaissent sa voix [11]. C’est pourquoi les membres de l’Opus Dei, s’ils veulent vraiment être fidèles, ne suivent pas un étranger, mais le fuient, car ils ne connaissent pas la voix des étrangers [12].
Et d’autres pasteurs ne pourraient-ils pas aller chercher mes brebis et les paître bien ? Non. Le Seigneur le dit catégoriquement : qui non intrat per ostium in ovile ovium, sed ascendit aliunde, ille fur est et latro [13] ; celui qui n’entre pas par la porte dans la bergerie des brebis, mais qui monte par un autre côté, est un voleur et un brigand. Quelqu’un de bonne volonté ne pourrait-il pas venir donner un aide, prendre un troupeau de brebis et leur offrir bon pâturage, et les ramener au parc ? Non. Non ! Et ce n’est pas moi qui l’affirme, mais le Seigneur lui-même. Ceux qui n’ont pas reçu de mission des Directeurs ne sont pas de bons pasteurs, même s’ils font des miracles. Car le prêtre qui reçoit la confession n’agit pas seulement comme juge, mais aussi comme maître, médecin, père : pasteur. Comment pourrait-il bien exercer ces fonctions celui qui ignorerait ce que Dieu attend de nous, selon la vocation que nous a accordée ? Comment, s’il ne possède pas notre esprit ? Comment, s’il manque du mandat légitime, et donc de la grâce spéciale pour exercer bien sa mission ?
Ego sum pastor bonus. Bonus pastor animam suam dat pro ovibus suis [14] ; Je suis le Bon Pasteur. Le Bon Pasteur sacrifie sa vie pour ses brebis. Mes fils, peu importe que je vous le raconte. Cela s’est passé il y a bien des années. Vous savez que les institutions suscitées par Dieu souffrent –surtout au début– l’incompréhension, et que le Seigneur permet tant de contrariétés… Parfois ce sont les bons qui soulèvent la persécution. Objectivement, une œuvre diabolique ; subjectivement, nous ne pouvons pas la juger.
Eh bien, dans un moment dur, très dur, il y a des années, le fils à moi qui était au courant de ces peines chargea qu’on place dans la pièce de travail du Père, à côté de la porte qui s’ouvre sur la tribune de l’oratoire de la Très Sainte Trinité, une plaque de travertin avec une reproduction du Bon Pasteur qui se trouve dans les catacombes et ces vers de Juan del Enzina : tan buen ganadico, / y más en tal valle, / placer es guardalle. / Y tengo jurado / de nunca dejalle, / mas siempre guardalle. Dès le premier jour, depuis ce 2 octobre 1928, je sens l’impulsion divine, paternelle et maternelle, vers vous et vers vos vies. Rien de ce qui vous concerne, à aucun de vous, ne m’est étranger, ni de ces milliers de filles et fils à moi que je ne connais pas.
Votre frère a très bien fait, dans ces circonstances de danger, dont nous a avertis le cardinal Schuster. Le cardinal de Milan s’est comporté magnifiquement ; c’était un saint, et peut-être certains d’entre vous le verront-ils sur les autels. Deux fils à moi, le Directeur et le prêtre du Centre de Milan, sont venus me visiter. Le cardinal leur a demandé : comment va le Père ? ; savez-vous s’il a trouvé quelque croix ? Ils ont répondu : eh bien nous ne savons rien de spécial, mais s’il en a une, il vivra content, car il nous a toujours dit que si nous trouvons la Croix, c’est signe que nous sommes près du Christ… Le cardinal alors a ajouté : dites-lui qu’il soit prêt ; qu’il se souvienne de son compatriote ; saint Joseph de Calasanz, et qu’il bouge.
Effectivement, votre Père, un pauvre homme, mais qui veut se comporter comme bon pasteur, est parti… Mais laissons cela pour l’instant, et gardez dans votre cœur ce que je vous ai raconté.
Bon pasteur. Mais aussi bonnes brebis. De bonnes brebis ? Oui, mes fils : oui, oui ; de bonnes brebis. Je ne doute pas le moins du monde que vous serez toujours de bonnes brebis.
Ouvrir l’âme avec sincérité
La direction spirituelle. Dans le Catéchisme de l’Œuvre vous avez étudié que, en premier lieu, elle revient aux Directeurs locaux, des laïcs, des laïcs ! Elle est aussi exercée par le prêtre désigné, dans l’exercice de son ministère. Mais personne ne forme sa petite chapelle, son petit groupe. Aucune division n’est tolérée, personne ne peut soutenir : je suis de Paul, je suis d’Apollos, je suis de Céphas, je suis du Christ. Le Christ s’est-il donc divisé ? [15]. Untel n’est pas directeur spirituel, car dans l’Œuvre la direction spirituelle s’exerce seulement in actu ; autrement dit, le Directeur laïc, quand il reçoit la causerie fraternelle ou qu’on vient lui demander quelque chose ; et le prêtre quand il confesse.
Aussi vous, chacun de vous, avec la correction fraternelle, assumez le devoir d’une direction spirituelle prudente, mais héroïque, avec les autres frères qui se trouvent près de lui. Vous êtes tous le bon pasteur. Tous, du fait d’être dans l’Opus Dei, nous réalisons cette mission, qui signifie le devoir et le droit sacré d’aider les autres à se sanctifier.
Ego sum pastor bonus. Bonus pastor animam suam dat pro ovibus suis [16] ; Je suis le bon pasteur. Le bon pasteur sacrifie sa vie pour ses brebis. Il fait tous les sacrifices. Et vous devez être disposés à les affronter tous aussi. Et le premier est bien clair : ne pas exercer ce droit –parce que nous le possédons– si nous pouvons l’éviter, et nous pouvons toujours ou presque toujours l’éviter. Propos ferme : le premier sacrifice consiste à ne pas oublier, dans la vie, ce qu’on exprime en Castille de manière très graphique : que le linge sale se lave en famille. La première manifestation que vous vous donnez est de ne pas avoir la lâcheté d’aller laver en dehors de l’Œuvre le linge sale. Si vraiment vous voulez être saints ; sinon, vous êtes de trop.
Quand je me sens malade… Vous savez que par périodes je l’ai été ; et dans l’année actuelle vous avez vu que j’ai à peine pu descendre vous voir. Aujourd’hui, dès qu’il a su que vous faisiez la retraite, j’ai appelé le Recteur, car j’avais envie, de vrais désirs de passer un moment avec vous… Eh bien je vous disais que, quand je me sens plus malade, je vais plus fréquemment chez le médecin ; et je le laisse m’examiner, me palper où il veut, et je réponds à toutes ses questions. Sinon, je me comporterais comme un fou. Eh bien appliquez ce comportement à la vie spirituelle.
Le bon pasteur donne sa vie pour ses brebis. Mais le mercenaire et celui qui n’est pas le pasteur, de qui les brebis ne sont pas propres, voyant venir le loup abandonne les brebis et fuit, et le loup les enlève et disperse le troupeau. Le mercenaire fuit, car il est salarié et n’a aucun intérêt pour les brebis [17]. Voilà le récit exact de comment se comporte l’homme qui n’a pas reçu la mission de paître le troupeau. S’il est bon prêtre, il fait juste ce qu’il faut, donne quelques conseils génériques : tâchez de vous améliorer, récitez un je vous salue Marie… Quelle mission de docteur, de médecin, de père, ni de juge ! Et là vous découvrez aussi la fin malheureuse de celui qui cherche imprudemment le conseil d’un pasteur étranger.
Mes fils, ouvrez l’âme ! Vos premiers frères vous ont laissé un exemple colossal. Je ne voulais pas les confesser. Maintenant je me confesse avec un frère à vous, et quand je me lève, il s’agenouille pour que je le confesse. Cela fait déjà bien des années que nous sommes ainsi. Mais, au début, je ne confessais d’ordinaire aucun de mes fils, car je ne jugeais pas logique de rester les mains liées par le secret sacramentel. Eux, volontairement, me racontaient tout, tout !, en dehors de la Confession. De cette manière la direction spirituelle avançait splendidement et les âmes se sanctifiaient.
Je m’inquiète de la formation des jeunes gens ; je ressens la peur qu’ils deviennent un peu des petits messieurs. Dans ces premiers temps nous vivions avec un manque de tout ou de presque tout ; maltraités, calomniés… Et toujours joyeux, toujours souriants, toujours efficaces. Vos frères devaient aller à l’université, et donner des cours, et travailler, pour gagner leur vie. Je suis content de vous, mes fils : je sais que vous êtes studieux et joyeux. Mais priez pour que nous réussissions, de sorte que tous mes fils, dès jeunes, vivent de ce qu’ils gagnent et sachent ce que coûte l’argent. Ainsi il n’y aura aucun snobisme.
Vos frères, je vous disais, m’ouvraient l’âme en dehors de la Confession, avec simplicité et sincérité totale, comme continuent de le faire maintenant tous dans la conversation fraternelle avec le Directeur. Mes fils, ne vous laissez pas abattre parce que vous avez dans le cœur le fomes peccati. Ne vous effrayez de rien. Fidèles de vérité ! Sincères ! Sincères ! Agissons avec le sens commun et l’esprit surnaturel de savoir que si le Père, en tant que père et en tant que mère, laisse les choses très larges, vous, en tant que brebis fermes, sûres, pour permettre au bon pasteur de travailler, vous déciderez avec bon sens de ne pas user de certains droits, pour obtenir, en échange, une plus grande efficacité dans le travail de votre sanctification et de la sanctification de toute l’Œuvre, de la sanctification de vos frères et de tant d’âmes, et de l’Église.
Sainte Marie, Refuge des pécheurs et notre Mère, présente ces propos devant le trône de Dieu, et rendez-les efficaces par votre intercession puissante.