Le lundi de Pentecôte, un prêtre très ami —à tel point qu’il n’a pas de secrets pour moi— me parlait avec un mélange de joie et de mélancolie, sur le ton serein de celui qui ne discute pas pour vaincre, mais qui se souvient avec amour. Durant toute cette semaine, me disait-il, en célébrant la Sainte Messe et en récitant l’Office divin de l’octave de Pentecôte, il éprouvait une gratitude intime difficile à expliquer à qui ne l’a jamais vécue.
« Tu ne sais pas —me disait-il— ce que c’est que de se réveiller chaque matin et de sentir que l’Église continue de respirer la Pentecôte ; que le Feu ne s’est pas éteint ; que l’Esprit Saint n’est pas passé fugacement sur le monde comme une rafale liturgique d’un seul jour, mais que l’Église, comme une bonne mère, veut s’attarder avec amour sur le mystère ».
Et il ajoutait, avec une douleur fraternelle :
« Cela me peine que l’immense majorité des prêtres et des religieuses se privent aujourd’hui d’une richesse spirituelle incomparable. Il m’est incompréhensible que précisément la fête qui couronne toute l’année liturgique ait perdu son octave ! Car l’ancienne liturgie romaine comprend que les grands mystères ne peuvent se célébrer à la hâte. L’Église a prolongé huit jours, durant des siècles, la Pâque de Noël, celle de la Résurrection fleurie et celle de Pentecôte, sachant que l’âme a besoin de s’attarder sur la phase, le passage de Dieu. Il n’y a pas de fleur sans fruit ; si Pentecôte est la Pâque Grenade, la moisson splendide de la Pâque Fleurie, l’octave est la récolte du fruit mûr de ce mystère ».
Huit jours sous le feu du Paraclet
Mon ami me parlait ensuite de la beauté de ces jours liturgiques. Et il me semblait entendre le murmure doux des anciens chœurs monastiques, le pas silencieux des moines vers les matines nocturnes, le son grave du grégorien s’élevant dans la pénombre.
« C’est toute l’Église —me disait-il— vivant dans une clé pneumatologique ! La Sainte Messe conserve quotidiennement le Gloria, le Credo, l’alléluia joyeux de Pentecôte, le Te Deum à l’Office. Les anciennes tempora de Pentecôte, le mercredi, vendredi et samedi, ajoutent une profondeur ascétique à cette semaine, mais non avec le ton austère et nettement pénitentiel des tempora de l’Avent ou du Carême. Ici la pénitence apparaît baignée de joie. Tout respire la gratitude pour l’effusion de l’Esprit Saint. Ce sont des jours où l’Église jeûne la bouche pleine d’alléluias ».
Et alors il commença à me rapporter des textes de divers jours de l’octave. Il les rappelait presque par cœur.
« Accéndat in nobis Dóminus ignem sui amóris et flammam ætérnæ caritátis. » « Que le Seigneur allume en nous le feu de son amour et la flamme de l’éternelle charité ».
Il poursuivait : « Factus est repente de cælo sonus, tamquam advenientis spiritus vehementis. » « Soudain vint du ciel un bruit comme d’un vent impétueux ».
Ensuite : « Repleti sunt omnes Spiritu Sancto, alleluia: et cœperunt loqui. » « Tous furent remplis de l’Esprit Saint, alléluia, et commencèrent à parler ».
Puis il ouvrait le missel aux tempora et continuait de lire : « Caritas Dei diffusa est in cordibus nostris per inhabitantem Spiritum eius in nobis. » « La charité de Dieu a été répandue dans nos cœurs par l’Esprit qui habite en nous ».
Et encore : « Spiritus Domini replevit orbem terrarum: alleluia. » « L’Esprit du Seigneur a rempli l’univers des terres : alléluia ».
Puis, avec une véritable émotion : « Emitte Spiritum tuum et creabuntur, et renovabis faciem terræ. » « Envoie ton Esprit et ils seront créés, et tu renouvelleras la face de la terre ».
Et il continuait : « Dum complerentur dies Pentecostes, erant omnes pariter dicentes, alleluia. » « Lorsque les jours de Pentecôte furent accomplis, ils étaient tous réunis, disant : alléluia ».
Soudain il baissait la voix en arrivant à cette très ancienne oraison : « Adsit nobis virtus Spiritus Sancti. » « Que soit présente en nous la force de l’Esprit Saint ».
Sans s’arrêter, il revenait à la séquence : « Dulcis hospes animæ, dulce refrigerium. » « Doux hôte de l’âme, doux soulagement ». « Lava quod est sordidum, riga quod est aridum, sana quod est saucium. » « Lave ce qui est souillé, arrose ce qui est aride, guéris ce qui est blessé ».
« Tu te rends compte ? », me disait-il. « Ce ne sont pas des formules pieuses superficielles. Toute cette liturgie, remplie de la Parole de Dieu, a du feu, du vent, des larmes, une onction, de la lumière, un combat, une fécondité spirituelle. Tout respire l’Esprit Saint pendant huit jours entiers, à toute heure ! C’est un festin que tant ne savourent pas ».
Latin, adoration, et vocations !
Mon ami prêtre revenait sans cesse sur certains thèmes qui semblent aujourd’hui être devenus inconfortables même au sein de l’Église elle-même : le sens de l’adoration, la centralité de la croix, le silence sacré, l’orientation intérieure vers Dieu, la beauté du latin, le grégorien, la gravité sereine du sacrifice. Il le disait sans agressivité, sans nostalgie amère, sans ressentiment, plutôt comme celui qui contemple une très belle cathédrale et ressent de la peine que tant passent à côté sans y entrer.
« Le latin —me disait-il— n’est pas une barrière ; c’est une atmosphère : je ne cherche pas dans la liturgie à me reconnaître moi-même, mais à entrer humblement dans quelque chose d’infiniment plus grand que moi-même. La liturgie traditionnelle enseigne sans discours toute la théologie : le sacrifice, l’adoration, la corédemption avec le Christ, la crainte révérencielle et aimante de Dieu, la transcendance divine, la continuité de l’Église à travers les siècles. Elle forme des âmes sacerdotales et religieuses. Et des familles. Et des vocations ! »
Summorum Pontificum, et les monastères qui ont manqué l’occasion
Ici sa voix devenait particulièrement douloureuse…
« Je n’arrive pas à comprendre —me disait-il— comment tant de monastères, tant de communautés contemplatives, tant de maisons religieuses qui auraient trouvé dans cette liturgie un moyen naturel de garder le silence, l’adoration et la beauté surnaturelle, n’ont pas profité plus résolument de la possibilité ouverte par Summorum Pontificum ».
Et il le disait en pensant surtout aux moniales : à des monastères anciens, déjà vieillis, où une liturgie plus contemplative, plus sacrée, plus organique, plus imprégnée de silence et de mystère aurait attiré de nombreuses vocations jeunes.
« Combien de jeunes filles —me disait-il— cherchent aujourd’hui précisément cela : adoration, silence, beauté, radicalité, grégorien, latin, vie chorale sérieuse, liturgie vécue sans banalités. Et parfois elles doivent aller loin pour le trouver ».
Alors il me parla des vingt mille jeunes qui pèlerinent chaque année à Chartres, en France, ou des centaines qui marchent vers Covadonga dans le pèlerinage de Notre-Dame de la Chrétienté en Espagne, ou jusqu’à la Basilique de Notre-Dame de Luján en Argentine, ou les initiatives semblables qui commencent aussi à surgir au Portugal.
« Beaucoup de ces jeunes », me disait-il, « souhaiteraient trouver dans leurs propres pays des monastères et des séminaires où la tradition liturgique serait vécue avec naturel et sans complexes. Et bien souvent ils doivent les chercher loin. Ou peut-être… hélas ! ce sont des vocations qui se perdent ».
Les yeux humides, mon ami se souvenait alors, avec tant de gratitude !, du motu proprio Summorum Pontificum de Benoît XVI, ce geste pacificateur et profondément ecclésial par lequel un pape sage et humble a voulu déclarer que ce qui avait été saint pour des générations entières ne peut devenir soudainement quelque chose de suspect ou de proscrit. Et il regrettait :
« On n’a pas su profiter de cette liberté. Beaucoup de monastères auraient pu redécouvrir alors un trésor spirituel immense. Et aujourd’hui ils auraient grandi en quantité et en qualité ».
Traditionis Custodes ou resserrer l’étau
Ensuite, inévitablement, surgit la référence au motu proprio Traditionis Custodes. Mon ami parlait sans dureté, sans disqualifications ni esprit de faction.
« Si l’on comprenait vraiment ce titre », me disait-il, « les évêques seraient de véritables gardiens de la tradition. Gardiens, non pas administrateurs d’une rupture imaginaire. Il ne s’agit pas d’affrontements : l’Église n’a pas besoin de plus de guerres internes, mais bien d’une mémoire historique de la bonne, et d’humilité pour reconnaître que beaucoup de trésors ont été gaspillés trop vite, absurdement ».
Puis il garda un instant de silence et ajouta quelque chose qui m’impressionna beaucoup :
« Il est difficile de comprendre que précisément à un moment historique où tant de jeunes redécouvrent librement la liturgie traditionnelle, non par idéologie mais par faim de Dieu, on ait voulu resserrer autant leur espace vital au sein de l’Église ».
Et il expliquait aussitôt que ce qu’il voit chez ces jeunes n’est pas de la rébellion, ni de la nostalgie politique, ni de l’archéologisme esthétique.
« Ce qu’ils cherchent », me disait-il, « c’est l’adoration, le sacrum silentium, la continuité logique, harmonique, organique, comme celle de la croissance d’un corps vivant. Ils veulent se sentir petits devant Dieu et grands uniquement parce qu’ils appartiennent à l’Église de toujours ».
C’est pourquoi il souffrait que certains regardent ce phénomène presque exclusivement sous des catégories disciplinaires ou sociologiques.
« Car lorsqu’un mouvement conduit à se confesser, à prier le rosaire, à faire l’adoration eucharistique, à aimer le sacerdoce, à ouvrir des séminaires, à remplir des pèlerinages pénitentiels, à réveiller des vocations contemplatives et des familles nombreuses et croyantes, ce courant spirituel mérite d’être accompagné paternellement, non pas maladroitement contenu ! »
Et il ajoutait encore, avec une tristesse sereine :
« Le plus beau de cette liturgie est précisément qu’elle ne s’enferme jamais en elle-même : elle pousse toujours vers Dieu, vers la sainteté, vers la continuité catholique, vers la communion des siècles. Elle ne divise pas, comme on le dit avec une légèreté ignorante ou malveillante : elle unit, précisément parce qu’elle fait se sentir contemporain de tous les saints ! »
Puis il sourit à peine : « Peut-être est-ce pour cela que certains ont parlé, avec une certaine ironie douloureuse, de motu improprio ».
Il n’y avait pas d’acrimonie dans ses paroles, mais la perplexité de celui qui contemple comment, à une époque qui dit vouloir écouter de manière synodale tous les charismes, précisément l’un des phénomènes spirituels les plus féconds et juvéniles des dernières décennies semble être regardé avec une prudence difficile à comprendre.
Pentecôte et Orient
La conversation prit alors un tour particulièrement beau.
« Aujourd’hui nous parlons beaucoup —me disait mon ami— de nous rapprocher de la spiritualité orientale, parce que l’Orient a merveilleusement conservé le sens pneumatologique, l’expérience de l’Esprit Saint, la mystique de la divinisation de l’homme. Mais la liturgie romaine possède aussi une richesse immense autour de l’Esprit Saint qui s’est laissé évanouir ».
Et il cita à nouveau des textes…
« Factus est repente de cælo sonus, tamquam advenientis spiritus vehementis. » « Soudain vint du ciel un bruit comme d’un vent impétueux ». « Repleti sunt omnes Spiritu Sancto. » « Tous furent remplis de l’Esprit Saint ». « Spiritus Domini replevit orbem terrarum. » « L’Esprit du Seigneur a rempli l’univers ». « Confirma hoc Deus quod operatus es in nobis. » « Confirme, ô Dieu, ce que tu as opéré en nous ».
Puis il ouvrit son bréviaire et me lut une très belle leçon patristique, de saint Grégoire le Grand : « Spiritus Sanctus mentem quam repleverit, hanc ad amorem invisibilium rapit. » « L’Esprit Saint enlève vers l’amour des choses invisibles l’âme qu’il remplit ». Et une autre de saint Augustin d’Hippone : « Ipse est Deus caritas. » « Lui-même est Dieu-Amour ». Et encore une de saint Léon le Grand : « Pentecostes initium est omnium gentium vocationis. » « La Pentecôte est le commencement de la vocation de tous les peuples ».
« Comprends-tu ? », me disait-il. « Pendant huit jours entiers l’Église vit plongée dans cet océan de l’Esprit Saint. Comment peut-on abandonner cela sans qu’Elle ne ressente un déficit de sainteté, d’apostolat, de vocations ? »
Le souffle de l’Église mère
Cela me fit sourire et me produisit presque de la tendresse d’entendre mon ami me parler même de la structure des matines.
« L’Église, qui est mère, pense même à la fatigue des prêtres », me disait-il en souriant. « C’est pourquoi durant l’octave de Pentecôte les matines sont plus brèves : dans le Bréviaire romain, les octaves de Pâques et de Pentecôte ont des matines avec un seul nocturne de trois psaumes et trois leçons. Cette réduction n’est pas pauvreté, mais délicatesse : cette certaine brièveté ne signifie pas une moindre solennité. Au contraire : c’est une solennité si haute qu’elle semble se simplifier par excès de lumière. Comme si l’Église, éblouie devant la Résurrection et embrasée à la Pentecôte, ne voulait pas multiplier les paroles, mais les concentrer. Dans les grandes octaves —Pâques et Pentecôte— la prière nocturne devient plus brève extérieurement, mais plus dense intérieurement ; moins discursive, mais plus intense ; moins fatigante pour le ministre, mais non moins chargée de mystère ».
Mon ami prêtre le disait comme quelqu’un qui est habitué au munus suavissimum de prier, pour lui-même et pour le peuple, l’opus Dei :
« C’est une miséricorde liturgique : l’Église ne veut pas épuiser le prêtre précisément dans les jours où elle veut le réjouir davantage. Elle lui enlève un peu de longueur, mais ne lui ménage pas la profondeur ; elle lui épargne la fatigue, non la contemplation ».
Et il avait raison. Car, en ces jours, l’Office ne perd pas sa grandeur : il conserve le Te Deum, le ton festif, la respiration solennelle du mystère. Dans celles de Pâques et de Pentecôte, les grandes octaves mystagogiques de l’année chrétienne, l’Église ne change pas de thème chaque jour, mais revient, encore et encore, sur le même abîme lumineux : le Christ ressuscité et l’Esprit répandu.
« C’est comme lorsque l’on se trouve devant quelque chose de trop grand », me disait mon ami. « On n’a pas besoin de beaucoup parler, mais de rester là à contempler ».
Il ne parlait pas comme un rubriciste, mais comme un amoureux, car ce qui lui faisait mal que ses frères prêtres aient perdu, ce n’étaient pas des cérémonies anciennes, mais la densité surnaturelle : une manière de demeurer devant le mystère, avec une lenteur sacrée.
Pourquoi mon ami prêtre se lamentait-il ?
Je compris que si ce prêtre parlait avec tant d’émotion de l’octave de Pentecôte, ce n’était pas par simple nostalgie esthétique ni par archéologie liturgique. Encore moins par un rejet viscéral du présent. Ce qui lui faisait mal était autre chose de beaucoup plus profond : que l’Église contemporaine, si nécessiteuse de l’Esprit Saint, ait supprimé une semaine où Elle apprenait à se laisser embraser par Lui.
Car l’octave de Pentecôte enseigne que l’Esprit Saint n’est pas un souvenir pieux d’il y a vingt siècles, mais le Feu permanent de l’Église. Elle enseigne à vivre sous son souffle, à s’attarder, se délectant en Lui, se laissant modeler par Lui.
Tandis que mon ami me parlait, je me souvins de ces paroles anciennes qui, durant des siècles, ont résonné dans la liturgie romaine pendant huit délicieuses journées :
« Emitte Spiritum tuum et creabuntur, et renovabis faciem terræ. » « Envoie ton Esprit et ils seront créés, et tu renouvelleras la face de la terre ».
Peut-être, au bout du compte, mon ami prêtre ne se lamentait-il pas seulement d’une octave perdue ; peut-être souffrait-il, surtout, de ce qu’aujourd’hui nous ne nous réjouissions pas avec le Consolateur, jouissant pendant huit jours entiers auprès de la Flamme d’Amour vive.