Le 14 mai dernier, Religión Digital a publié un communiqué signé par douze victimes du Sodalicio de Vida Cristiana en défense du Commissaire Apostolique, Mgr Jordi Bertomeu. Le texte, présenté comme une manifestation spontanée du collectif de victimes, répondait à un article précédent de InfoVaticana qui remettait en question certains aspects de la procédure suivie par le délégué pontifical, parmi lesquels la menace illégale et surréaliste d’excommunication (nous le répétons, d’excommunication) contre deux laïcs pour avoir osé le dénoncer civilement, lui, le commissaire intouchable. Un jalon qui passera à l’histoire du droit canonique comme un excès absurde plus propre à quelque tyran de la Renaissance.
Une lecture mínimement attentive du communiqué révèle cependant une opération de nature très différente de celle qu’on prétend transmettre : l’utilisation publique et nominative de personnes en situation de vulnérabilité institutionnelle évidente pour défendre le fonctionnaire ecclésial qui gère leur propre réparation. Et en plus d’être impropre, la manœuvre est maladroite : le texte contient trop d’éléments qui trahissent sa véritable provenance.
Quatre indices indiquant que le texte ne naît pas des victimes
Le premier indice —et peut-être le plus révélateur— est la connaissance technique-canonique déployée par l’écrit. Le communiqué cite avec précision le canon 331 du Code de Droit Canonique, les canons 34 à 39 sur les décrets généraux, le canon 208 sur l’égalité juridique des fidèles, Vos estis lux mundi, et distingue avec aisance entre phases d’enquête et de réparation, entre action ordinaire et extraordinaire du Pontife Romain, entre suppression et liquidation. Ce n’est pas le langage d’une victime : c’est le langage d’un spécialiste.
Que douze personnes, résidant dans différents pays et issues de trajectoires vitales hétérogènes, coïncident pour rédiger un texte de cette densité technique est tout simplement invraisemblable.
Le deuxième indice est l’identification nominative d’adversaires que les victimes, logiquement, ne connaissent pas. Le communiqué mentionne expressément « les señores Tebas et Ariza » comme responsables de l’article de InfoVaticana auquel il répond. Mais Tebas et Ariza ne sont même pas des chroniqueurs : ce sont des entrepreneurs dont la relation avec l’affaire est complètement étrangère à l’univers quotidien des victimes péruviennes.
Il est peu crédible que douze victimes du Sodalicio manipulent spontanément ces noms, et encore moins qu’elles les placent au centre d’un communiqué technique-canonique. En revanche, les connaît celui qui reçoit directement les critiques : Mgr Bertomeu. La personnalisation de l’adversaire trahit trop.
Le troisième indice —peut-être le plus significatif— est l’absence parmi les signataires de figures historiques de l’affaire. José Enrique Escardó, pionnier absolu de la dénonciation du Sodalicio depuis l’an 2000 et voix publique des victimes pendant plus de deux décennies, ne signe pas le communiqué. D’autres victimes historiques à la pertinence internationale n’apparaissent pas non plus. Quelque chose s’est passé au niveau interne qui a mis en évidence que le Commissaire dépasse les bornes dans sa demande d’instrumentaliser les victimes.
Le quatrième indice est la structure argumentative même de l’écrit. Un communiqué authentiquement rédigé par des victimes parle habituellement des victimes : de souffrance, de réparation, d’attentes ou de besoins. Ce texte, en revanche, tourne entièrement autour de Bertomeu.
Le sujet central n’est pas les signataires, mais le fonctionnaire défendu. Les victimes sont réduites à un instrument de légitimation d’une autorité ecclésiale contestée. Et quand les victimes se transforment en ressource réputationnelle de celui qui administre leur propre réparation, le problème n’est plus communicationnel : il est éthique.
Une pratique qui commence à ressembler à une méthode
L’utilisation de communiqués de soutien comme mécanisme de contrôle ou de légitimation n’est pas nouvelle dans certains milieux ecclésiaux péruviens. Récemment, on a pu voir une dynamique similaire autour de l’évêque Santarsiero, engagé à recueillir des adhésions publiques de prêtres de son diocèse pour mesurer les loyautés internes après avoir été accusé par deux victimes d’abus sexuels graves. Au fait, il reste à la tête du diocèse sans aucune mesure ni aucune communication aux victimes.
La signature —ou le refus de signer— fonctionnait comme un marqueur d’alignement personnel au sein d’une structure hiérarchique où tous connaissent les conséquences de se démarquer.
Dans le cas du Sodalicio, le problème est encore plus grave, car ici nous ne parlons pas de prêtres incardinés mais de victimes d’abus dont la réparation dépend précisément de l’autorité en faveur de laquelle on leur demande de se positionner publiquement. L’asymétrie est évidente.
Et quand ce type de pratiques commence à se répéter, on ne peut plus parler d’imprudences isolées : ça commence à ressembler à une méthodologie de gestion institutionnelle.
Le noyau du problème : exposer des victimes pour défendre le gestionnaire de leur réparation
Même si les douze signataires avaient donné leur consentement librement —quelque chose que seuls eux peuvent évaluer—, il existe un principe élémentaire que tout responsable sérieux de l’attention aux victimes devrait connaître : le consentement accordé par une victime en faveur de celui qui administre son processus de réparation ne peut jamais être analysé en ignorant la relation de dépendance existante.
Le Commissaire Apostolique écoute, évalue des témoignages, priorise des actions, propose des mesures et administre des biens destinés à la réparation. Dans ce contexte, demander —ou simplement accepter— que des victimes sous son orbite apparaissent publiquement en défendant sa gestion introduit une pression structurelle incompatible avec les standards les plus élémentaires de prudence institutionnelle.
Cela est compris depuis des années par les protocoles civils de protection des victimes, la réglementation sur la protection des données lorsqu’elle analyse des relations asymétriques et l’évolution même de la praxis ecclésiale postérieure à Vos estis lux mundi.
S’y ajoute un autre élément particulièrement délicat : l’exposition nominative. Associer publiquement des noms et prénoms concrets à la condition de victimes d’abus sexuels, de conscience, de pouvoir et économiques dans un texte polémique étranger à leur propre processus de réparation constitue une forme d’exposition inutile et potentiellement revictimisant.
Et c’est ici qu’apparaît la contradiction la plus grave de toutes : le communiqué affirme que Bertomeu travaille pour la « réparation intégrale » des victimes tout en les utilisant simultanément comme bouclier réputationnel face à des critiques publiques. La forme détruit le contenu.
Car si la réparation intégrale inclut dignité, autonomie et protection contre les instrumentalisation —et elle doit nécessairement les inclure—, alors cette opération constitue exactement le contraire de ce qui est proclamé.
Les victimes ne méritent pas d’être placées publiquement au service de la défense réputationnelle de celui qui a le devoir institutionnel de les protéger. Qu’un Commissaire veuille répondre aux critiques sur sa gestion est légitime. Qu’il le fasse à travers des articles déconnectés de ses journalistes porte-parole peut être discutable, mais légitime. Ce qui est profondément impropre et même illégal, c’est de le faire en plaçant des noms et prénoms de victimes en première ligne d’une bataille publique qui n’aurait jamais dû les impliquer.
Cette décision n’est pas seulement éthiquement discutable et juridiquement délicate : elle révèle un manque alarmant de critère institutionnel chez quelqu’un dont la principale obligation devrait être précisément d’éviter toute forme d’instrumentalisation des victimes.