I. Qu’est-ce que le caractère ?
Se produit-il dans l’âme de l’ordonné, de manière réelle, stable, irréversible, une configuration sacramentelle avec le Christ ? Ce qui se passe dans le presbytérat est quelque chose que l’Église enseigne comme une vérité essentielle. Le Concile de Trente, dans la Session VII, déclare qu’il y a des sacrements qui impriment un caractère indélébile dans l’âme et qui ne peuvent pas être répétés, parmi eux l’Ordre (Sess. VII, can. 9). Et plus loin, en traitant directement de ce sacrement, il réaffirme que par la sainte ordination est conféré l’Esprit Saint et est imprimé un caractère (Sess. XXIII, can. 4). C’est un sceau indélébile, une marque ontologique, une appartenance nouvelle, une consécration qui ne s’efface pas.
Mais, et le diacre ? Est-il un laïc à qui sont confiées des tâches, un collaborateur qualifié, un degré intermédiaire purement pédagogique, ou… un homme marqué par le sacrement de l’Ordre ? Parce que lui aussi est configuré au Christ de manière réelle et permanente. Et cela introduit déjà une densité nouvelle dans son existence, l’orientant de façon irréversible vers le mystère de Dieu.
Dans le rite traditionnel du Pontificale Romanum, lorsque l’évêque s’apprête à conférer le diaconat, il s’adresse à Dieu en suppliant l’effusion de l’Esprit :
Emitte in eos, quaesumus, Domine, Spiritum Sanctum, quo in opus ministerii fideliter exsequendi septiformis gratiae tuae munere roborentur.
On implore que l’Esprit Saint soit envoyé sur les ordinands pour les fortifier par le don de la grâce en vue de leur ministère.
II. L’architecture de l’Ordre et sa clé de voûte eucharistique
Pour comprendre la qualité propre du caractère, il est nécessaire de pénétrer dans la logique interne du sacrement de l’Ordre. Et ici, l’enseignement de saint Thomas d’Aquin reste décisif, pour qui l’Ordre se définit par sa relation à l’Eucharistie. Ce n’est pas une structure autonome ni un système de pouvoirs indépendants, mais une réalité organiquement orientée vers le Sacrifice eucharistique : l’Ordre s’ordonne à la consécration du Corps du Christ, et la distinction de ses degrés procède de la relation diverse que chacun entretient avec cet acte central (cf. Summa Theologiae, Suppl., q. 37, a. 2).
Le prêtre l’est pour consacrer : c’est son acte propre, son centre vital, ce qui donne sens à toute sa potesté (cf. Suppl., q. 40, a. 2). En revanche, le diacre ne reçoit pas cette potesté, mais il est ordonné pour servir dans les mystères sacrés, assistant le prêtre dans la célébration et dans la dispensation de ce qui est saint (cf. Suppl., q. 37, a. 2, ad 1).
Il ne s’agit pas d’une différence accidentelle, mais structurelle. L’Ordre n’est pas une accumulation de fonctions, mais une hiérarchie vivante, une architecture harmonieuse où chaque degré participe du même mystère du Christ selon une forme propre. Le diacre appartient à cette architecture, mais il n’occupe pas son centre sacrificiel ; il est en relation réelle avec l’autel, mais il n’agit pas encore dans l’acte de la consécration.
Cette structure apparaît reflétée dans le même rite du Pontificale Romanum. Lorsque l’évêque instruit les candidats, il leur rappelle qu’ils ont été choisis ad ministerium altaris, pour le service de l’autel, et non pour le sacrifice lui-même. Et dans la remise du livre des Évangiles —l’un des gestes les plus éloquents du rite— on leur dit :
Accipe potestatem legendi Evangelium in Ecclesia Dei, tam pro vivis quam pro defunctis.
C’est-à-dire que leur potesté propre est celle de proclamer l’Évangile dans l’Église de Dieu. La liturgie traduit ainsi en geste et en parole ce que la théologie exprime conceptuellement : une participation vraie, mais non plénière, au mystère de l’Ordre.
III. L’« incoation » : commencement réel, plénitude non atteinte
La théologie parle du « caractère incoactif » du diaconat. Ce n’est pas une trouvaille terminologique, mais une nécessité conceptuelle pour exprimer avec précision ce qui se produit.
« Incoactif » signifie commencé, initié de vérité, mais pas encore porté à sa perfection. Cela n’indique pas une réalité apparente ou incomplète en un sens négatif, mais une présence authentique en état de commencement.
Le diacre a été véritablement introduit dans le sacrement de l’Ordre, il a reçu un caractère indélébile, il a été configuré au Christ ; mais il n’a pas encore été constitué dans la plénitude du sacerdoce ministériel, parce qu’il n’a pas reçu la potesté de consacrer ni d’agir de manière sacrificielle in persona Christi.
C’est pourquoi son caractère est réel et, en même temps, incoactif. Réel, parce qu’il transforme l’être ; incoactif, parce qu’il n’atteint pas la forme plénière du sacerdoce. On pourrait dire que en lui le sacerdoce a commencé sacramentellement, mais il n’a pas encore atteint son expression culminante.
Sans contredire Lumen gentium, 29, le Catéchisme de l’Église catholique enseigne que les diacres reçoivent le sacrement de l’Ordre et sont marqués d’un caractère indélébile qui les configure au Christ serviteur (CEC 1570). Bien qu’ils ne soient pas ordonnés au sacerdoce en sens strict, ils reçoivent bien l’Ordre ; ils ne réalisent pas le sacrifice, mais ils appartiennent sacramentellement à son économie, introduits déjà pour toujours dans l’orbite sacrée de l’autel.
Dans la prière consécratoire du Pontificale Romanum, l’Église demande pour les diacres les vertus propres à ceux qui doivent vivre à ce seuil sacré :
abundet in eis omnis forma virtutum, auctoritas modesta, pudor constans, innocentiae puritas et spiritualis observantia disciplinae.
On ne demande pas encore la potesté d’offrir le Sacrifice, mais la conformation intérieure avec un style de vie qui serve les mystères. C’est la grâce du commencement réel, exigeant, irréversible.
IV. Le Christ Serviteur : forme propre du diaconat
Le diacre exprime sacramentellement une dimension essentielle du mystère du Christ : sa condition de Serviteur, qui non seulement offre le sacrifice, mais se donne, s’incline, lave les pieds, se met au milieu comme celui qui sert.
À cette forme du Christ reste configuré le diacre ; il est configuré au Christ qui s’est fait « diacre », c’est-à-dire serviteur de tous (CEC 1570). Ce n’est pas un ajout spirituel, mais la forme sacramentelle même de son identité : son ministère n’est pas une simple aide externe, mais l’expression visible de cette dimension du Christ qui soutient et accompagne toute la vie de l’Église.
Il proclame l’Évangile, prépare le Sacrifice, assiste le prêtre, distribue la communion, sert les pauvres. Tout en lui est orienté vers l’Eucharistie, sous la forme du service.
Et précisément pour cela son caractère est incoactif : parce qu’il participe réellement du mystère, mais sous la modalité de celui qui dispose et sert, non de celui qui consacre.
Cette forme servielle apparaît dans le rite lorsque le nouveau diacre est revêtu de la dalmatique, signe liturgique du service joyeux. On ne lui remet pas encore le calice pour consacrer, mais bien l’Évangile pour proclamer ; on ne le constitue pas en offerant du Sacrifice, mais en ministre de la parole et de l’autel.
Tout dans le rite parle d’une configuration réelle au Christ dans la forme humble du service.
V. L’aurore du sacerdoce
Ce n’est pas un simple passage dans un itinéraire formatif, mais le commencement sacramentel d’une configuration. Le diaconat est l’aurore du sacerdoce.
Ce n’est pas la nuit, parce qu’il y a déjà de la lumière ; ce n’est pas encore le midi, parce que la plénitude n’est pas arrivée. C’est la première clarté de l’autel dans l’âme d’un homme. C’est le Christ qui commence à imprimer en lui sa forme, son sceau, son appartenance.
C’est pourquoi l’expression « caractère incoactif » n’appauvrit pas le diaconat, mais le situe dans sa vérité exacte et le sauve de deux réductions opposées : celle de le convertir en une fonction purement pastorale et celle de le confondre avec le sacerdoce plénier.
C’est un caractère, parce que c’est un sceau indélébile ; c’est incoactif, parce que c’est un commencement réel qui tend à sa plénitude.
Lorsque le rite se conclut et que le nouveau diacre se retire avec la dalmatique et l’Évangile reçus, il sait que tout a déjà commencé pour toujours. Parce que dans l’Ordre sacerdotal, quand Dieu commence, il ne répète pas : il consacre, scelle, transforme.