Par Stephen P. White
Dieu a créé l’homme à son image et à sa ressemblance. Dieu lui-même est donc le point de référence primaire pour l’auto-compréhension de l’homme. Par conséquent, lorsque l’homme perd de vue Dieu, il perd de vue sa propre humanité.
Telle est l’histoire de notre ère sécularisée à grande échelle. C’est aussi, en un certain sens vaguement rassurant, l’histoire de l’homme en général. Je dis « rassurant » dans le sens où nos échecs sont rarement aussi novateurs que nous le pensons, ce qui signifie que les remèdes sont moins inaccessibles que nous ne le supposerions autrement.
Dès les premiers chapitres de la Genèse, nous voyons comment la désobéissance envers Dieu conduit à une diminution de notre humanité. La Chute fut un événement moral — un acte de désobéissance et un échec de la volonté — qui provoqua un obscurcissement de l’intellect. Le péché, comme on le dit souvent, nous rend stupides. Chacun de nous comprend cela parce que chacun voit cette même désobéissance en lui-même. Nous sommes tous comme Adam et Ève.
Notre Seigneur peut dire (et je peux acquiescer avec Lui) que « l’esprit est prêt, mais la chair est faible ». Connaître cela sur l’esprit et la chair ne m’aide pas à choisir le bien, pas plus que le savoir que Jésus le savait ne m’aide à le choisir. Mais savoir que Lui et moi sommes sur la même longueur d’onde — que ce qui l’a tenté Lui me tente moi — est, néanmoins, édifiant. Il existe cette solidarité entre les descendants d’Adam et Ève.
Même en dehors d’un sens strictement théologique ou biblique, le matérialisme (qu’il soit de type pratique ou idéologique) conduit invariablement à l’inhumanité, précisément dans la mesure où il nie ce qu’il y a de plus élevé et de meilleur dans la personne humaine.
Le Pape Léon XIII, dans sa grande encyclique sur la restauration de la philosophie chrétienne, Aeterni Patris, a indiqué clairement que la cause des « luttes de ces jours » était une confusion sur les « choses divines et humaines » originaire des « écoles de philosophie », et qui s’étendait de là à l’État et aux masses.
Le Concile Vatican II, dans l’un de ses passages les plus denses et concis, expose la question de manière succincte :
La vérité est que c’est seulement dans le mystère du Verbe incarné que se révèle véritablement le mystère de l’homme. En effet, Adam, le premier homme, était la figure de celui qui devait venir, c’est-à-dire de Christ le Seigneur. Christ, le nouveau Adam, dans la révélation même du mystère du Père et de son amour, manifeste pleinement l’homme à lui-même et lui découvre la grandeur de sa vocation.
« L’erreur fondamentale du socialisme », insista le Pape Jean-Paul II une trentaine d’années plus tard, « est d’ordre anthropologique ». Et qu’indiqua-t-il comme cause première de cette erreur anthropologique ? L’athéisme. De plus, la « société de consommation », selon le Pape polonais, « coïncide avec le marxisme » dans la mesure où elle « réduit totalement l’homme à la sphère de l’économique et à la satisfaction des besoins matériels ».
Comme cela arriva aux jours du Pape Léon XIII et de ceux de Jean-Paul II, cela arrive aussi aux nôtres. La confusion sur les choses de Dieu et de l’homme conduit à l’injustice, au conflit et à la misère. Pour ceux d’entre nous qui vivons dans une société chrétienne (ou post-chrétienne), cela semble être l’ordre causal évident du problème : lorsque nous perdons de vue Dieu, nous perdons de vue l’homme. Pour les lecteurs de The Catholic Thing, tout cela est un terrain connu.
Mais il se trouve que l’inverse est aussi vrai : lorsque l’on perd de vue la nature — et particulièrement la nature humaine —, il devient de plus en plus difficile d’entrevoir Dieu, particulièrement le Dieu chrétien. Et nous pourrions être moins habitués à penser les choses de cette manière.
Si nous partons d’une vision inadéquate de la personne humaine, certaines questions sur Dieu ne sont pas seulement plus difficiles à répondre ; elles peuvent même cesser de sembler pertinentes !
La plupart des grandes controverses de l’Église primitive — et les hérésies correspondantes : docétisme, arianisme, nestorianisme, etc. — étaient liées à des questions christologiques. Qui était ce Jésus-Christ ? Était-il humain ou divin ? Avait-il une nature ou deux ? Ces étaient des questions existentielles pour l’Église primitive parce qu’elles saisissaient les implications de l’Incarnation, tant pour ce que cet événement révèle sur Dieu que pour ce qu’il révèle sur notre humanité.
L’Église fut capable de réfléchir sur ces controverses non seulement parce qu’elle avait un sens clair du divin, mais parce qu’elle possédait une connaissance ferme de la nature et de ce que signifie être humain. Aujourd’hui, notre monde a perdu de vue la nature humaine de manière si profonde qu’il lui coûte souvent de comprendre pourquoi l’Incarnation pourrait avoir la moindre implication.
« Le Verbe s’est fait chair et il a habité parmi nous ». Que pourrait signifier une telle affirmation pour un peuple qui a cessé de croire que la « nature humaine » a un sens permanent et durable quelconque ?
Notre monde ne parvient pas à voir la pertinence de l’Incarnation, non pas simplement parce qu’il a perdu de vue Dieu, mais parce qu’il n’a pas de concept de ce que Dieu a assumé en lui-même, à savoir la nature humaine.
Si le monde qui nous entoure se compose de simple matière et d’énergie, et si ce monde matériel est régi non pas par la « nature » au sens des « fins » ou des « causes finales » voulues par Dieu, mais par des lois de la nature découvrables par la science, et si comprendre ces lois nous permet de manipuler le monde matériel de manières étonnantes au bénéfice de l’humanité, quelle nécessité avons-nous alors de l’ancienne spéculation métaphysique sur la « nature humaine » ?
Cette façon de voir le monde ne pourrait pas construire une machine à vapeur ni développer une intelligence artificielle. Alors, à quoi sert-elle ?
Lorsque nous perdons de vue Dieu, nous nous perdons de vue nous-mêmes. Mais rappelons-nous tous aussi que pour voir Dieu, pour voir ce qu’il a fait pour nous, nous pouvons aussi ascensionner à partir de ce qu’il a créé, en commençant par la couronne de sa création :
En lui était la vie,
et la vie était la lumière des hommes.
La lumière brille dans les ténèbres,
et les ténèbres ne l’ont pas reçue.
À propos de l’auteur
Stephen P. White est directeur exécutif du Sanctuaire National Saint Jean-Paul II et membre de Catholic Studies au Ethics and Public Policy Center.