Quand la Conférence Épiscopale Espagnole se prononce sur l’immigration, il est bon de se rappeler qui paie le salaire de celui qui parle. Parce que ce qui semble être une posture pastorale —l’insistance répétitive sur l’accueil, le silence face aux conséquences visibles du phénomène, la réprimande automatique à toute voix critique et même l’excommunication rhétorique des politiciens qui la combattent— a derrière elle une comptabilité très concrète. L’Église espagnole n’est pas un observateur impartial du débat migratoire. C’est l’un de ses principaux opérateurs économiques. Et les opérateurs économiques, comme on le sait, ne défendent pas des principes : ils défendent des quotas de marché.
Le cas le plus évident est Accem. Elle a été créée en 1951 par la propre Conférence Épiscopale sous le nom original d’Association Comisión Católica Española de Migraciones. En 1990, elle s’est détachée de l’adjectif religieux et s’est réinscrite comme entité civile aconfessionnelle, ce qui n’a pas été un virage idéologique mais une opération administrative : l’aconfessionnel accède à des lignes de subventions auxquelles le confessionnel n’a pas accès. Deux ans plus tard, elle signait son premier grand accord avec l’INSERSO pour gérer des Centres d’Accueil de Réfugiés, et à partir de là, elle entrait dans le cercle fermé —Croix-Rouge, CEAR, Accem— auquel l’État attribue l’accueil sans appel d’offres public réel. La présidente actuelle est toujours religieuse. Le vice-président, prêtre. La peinture aconfessionnelle s’écaille quand on regarde l’organigramme.
Les chiffres expliquent le silence mieux que n’importe quelle théologie. En 2018, Accem gérait 45,9 millions d’euros. En 2024, elle a atteint 225,1 millions. Sa propre mémoire économique reconnaît que 99 % de son financement est public : 88,16 % de l’État central, 7,77 % autonome, le reste pulvérisé entre députations, municipalités et fonds européens. Le 1 % restant —à peine deux millions— provient du secteur privé. Autrement dit, une fondation née de l’épiscopat et encore dirigée par du personnel ecclésiastique opère avec l’argent du contribuable à 99 %. La structure emploie 3 839 travailleurs dans treize communautés autonomes et les deux villes autonomes. C’est une administration parallèle. Une administration dont le budget croît exactement au rythme auquel croissent les arrivées irrégulières.
Cáritas présente des chiffres d’un autre ordre, mais la logique est identique. En 2024, elle a bougé 486,9 millions d’euros, un record historique. De ceux-ci, 143,4 millions proviennent des administrations publiques : 29,5 % du bilan global. La proportion privée est plus importante qu’à Accem parce que Cáritas conserve une base de donateurs et d’héritages qui la protège partiellement, mais cent quarante-trois millions annuels d’argent public ne sont pas une aumône. C’est une dépendance structurelle. La propre mémoire reconnaît que 47 % des personnes accompagnées sont des immigrés en situation administrative irrégulière : environ 550 000. Cáritas n’accompagne pas des résidus du système ; elle accompagne, par volume, surtout ceux qui sont entrés en marge de la légalité. Et ensuite, elle défend publiquement les régularisations extraordinaires et l’extension de l’ancrage, comme elle l’a fait pendant toute la tramitation de la ILP au Congrès. L’organisation qui est payée pour accompagner des immigrés illégaux fait du lobby pour qu’il y ait plus d’immigrés illégaux à régulariser. Il n’y a pas de mystère.
(Au passage, quand on parle de Cáritas, il faut prendre en compte que l’ONG vit du prestige et de la réputation des cáritas paroissiales qui n’ont rien à voir dans cette comptabilité.)
L’ensemble du système se comprend mieux avec un seul chiffre : les subventions aux entités d’accueil ont totalisé 1 458 millions d’euros entre 2020 et 2024 selon les données publiées par le Ministère de l’Inclusion. L’action concertée articulée en 2022 par le Real Decreto 220/2022 et l’Ordre ISM/680/2022 permet des attributions directes, sans appel d’offres, à un groupe fermé d’opérateurs. La Croix-Rouge se prend 49 %. CEAR et Accem tournent autour, chacune, de 15 %. Ces trois entités concentrent environ 85 % du total. Deux d’entre elles —Accem par origine et direction, Cáritas par dépendance diocésaine— sont des bras ecclésiaux. Le partage est fermé, les acteurs sont toujours les mêmes, et les montants croissent d’année en année en corrélation directe avec le flux migratoire. En 2024, 63 970 personnes sont entrées irrégulièrement, 12,5 % de plus que l’exercice précédent. L’industrie suit le même cycle expansif.
Ce n’est pas de la charité. C’est de la contractation publique avec étiquette évangélique. La charité chrétienne, dans sa définition classique, suppose de donner au pauvre ce qui est à toi. Ce qui se passe ici, c’est de donner au pauvre ce qui est au contribuable, en percevant une commission pour la gestion et en réclamant en plus le monopole moral de l’opération. La différence n’est pas sémantique. Elle est structurelle. Et elle explique pourquoi les évêques espagnols, qui au XXe siècle se sont prononcés sur le divorce, l’avortement, l’euthanasie, l’éducation ou le régime politique avec énergie et parfois avec rage, sur l’immigration illégale maintiennent un niveau de docilité révérentielle. Ce n’est pas qu’ils sont convaincus. C’est qu’ils sont achetés. La distinction importe.
Ça fonctionne comme ça. Quand un évêque voit un cayuco à la télévision, il ne voit pas une question politique à deux faces —humanitaire et démographique, compatissante et prudente— sur laquelle l’Église pourrait apporter des nuances. Il voit une unité de production. Chaque arrivée irrégulière active des lignes budgétaires dans son diocèse, des places dans des logements tutélés gérés par Cáritas, des contrats avec Accem, des programmes avec cofinancement européen. Chaque arrivée est de la facturation. Et quand quelqu’un s’oppose publiquement au modèle —un parti, un maire, un journaliste, un prêtre rebelle— cette personne n’est pas un interlocuteur : c’est un concurrent qui menace le compte d’exploitation. La réaction épiscopale ne s’adresse pas au fond de l’argument mais à la menace sur le revenu. D’où le réflexe automatique du « racisme », du « discours de haine », de l’« antévangile ». Ce ne sont pas des catégories théologiques. Ce sont des boucliers commerciaux.
La preuve que c’est ainsi, et non une caricature, réside dans le comportement asymétrique. Sur l’euthanasie, les évêques parlent peu mais ils parlent. Sur l’avortement, ils ont baissé le ton mais ils émettent encore une déclaration annuelle. Sur la persécution des chrétiens en Afrique, ils se taisent presque complètement —il n’y a pas de subventions à défendre là, donc le zèle prophétique disparaît—. Sur les abus sexuels internes, ils ont collaboré juste ce qu’il faut et souvent à contrecœur. Mais sur l’immigration, ils parlent constamment, avec une doctrine aiguisée, avec une condamnation explicite à ceux qui dissentent, avec des lettres pastorales, des journées, des manifestes. C’est le seul thème sur lequel la Conférence Épiscopale maintient une activation continue et sans fissures. Et c’est, casuellement, le seul thème sur lequel son réseau d’organisations perçoit des centaines de millions d’euros par an.
L’hypocrisie supplémentaire consiste en ce que cette militance se présente comme un accomplissement de l’Évangile. Ce n’est pas le cas. L’Évangile n’oblige personne à ouvrir les frontières de son pays et encore moins à le faire en percevant une commission pour l’opération. Thomas d’Aquin, dans des questions discutées que aucun évêque espagnol ne semble avoir relues récemment, distinguait entre étrangers pacifiques, étrangers hostiles et étrangers dangereux, et reconnaissait à l’autorité civile le droit prudentiel de réguler leur admission selon le bien commun. La doctrine sociale traditionnelle parle de droit d’émigrer et de droit de l’État à réguler l’immigration comme deux principes simultanés, non comme un seul. L’opération intellectuelle des vingt dernières années —réduire la doctrine au premier et faire taire le second— n’est pas un développement légitime. C’est un ajustement de la théologie au modèle d’affaires.
Il est bon que cela soit dit sans ornements. Les évêques espagnols n’opinent pas sur l’immigration illégale : ils perçoivent pour la gérer. L’hypothèque économique explique la ligne éditoriale. Et tant que cette hypothèque ne sera pas levée —tant que Cáritas, Accem et le réseau diocésain continueront à dépendre du flux migratoire pour soutenir leur structure— aucune intervention épiscopale sur la matière ne mérite d’être lue comme magistère. Elle doit être lue pour ce qu’elle est : communication corporative d’un groupe d’intérêt. Le jour où un évêque espagnol se prononcera sur l’immigration après avoir renoncé, dans son diocèse, à toute subvention publique liée au phénomène, ce jour-là sa voix redeviendra audible. Jusque-là, ce qu’on entend n’est pas l’Église. C’est la facturation.