La visite de Léon XIV en Algérie ces jours-ci remet sous les feux de la rampe une question qui, pendant trop longtemps, a été traitée avec des euphémismes diplomatiques : la situation juridique et sociale des chrétiens dans un pays qui proclame la liberté de culte tout en organisant sa limitation effective. Le voyage du Pape, qui a commencé ce 13 avril avec la première étape de son voyage apostolique africain, arrive dans un État où le christianisme n’est pas formellement aboli, mais soumis à un cadre légal conçu pour le contenir, l’asphyxier administrativement et le réduire à une présence tolérée, surveillée et politiquement irrelevante.
Ce contraste n’est pas accidentel. La Constitution algérienne maintient, d’une part, la centralité de l’islam comme religion de l’État et, d’autre part, une formulation de la liberté religieuse subordonnée à la loi et à l’ordre public. Le problème ne réside pas tant dans la déclaration solennelle de principes que dans son développement normatif. C’est là que apparaît la réalité moins décorative et plus brutale du système : lorsque le christianisme sort du domaine privé et prétend exister comme foi visible, communautaire, transmissible et juridiquement reconnue, l’appareil étatique s’active pour lui rappeler que, en Algérie, la liberté religieuse a un propriétaire.
La première des deux réalités juridiques qui révèlent avec le plus de clarté cette discrimination structurelle est la régulation du prétendu prosélytisme. L’Ordonnance n° 06-03, du 28 février 2006, qui fixe les conditions et règles de l’exercice des cultes non musulmans, se présente comme une norme d’organisation. En réalité, c’est un instrument de contrôle et de punition. Son article 11 sanctionne de deux à cinq ans de prison et d’une amende de 500 000 à 1 000 000 de dinars quiconque « incite, contraint ou utilise des moyens de séduction » pour convertir un musulman à une autre religion. Le même precepto punit également la fabrication, le stockage ou la distribution de matériaux imprimés ou audiovisuels ayant pour objet de « briser la foi » d’un musulman. La formulation est délibérément expansive. Elle ne punit pas uniquement la coercition, qui serait déjà poursuivable par d’autres voies, mais l’activité missionnaire simple, la diffusion de textes religieux et, au fond, toute forme sérieuse de prédication chrétienne dirigée vers des musulmans.
Cela signifie que l’État algérien ne se limite pas à protéger l’ordre public : il pénalise le contenu même de la mission chrétienne lorsqu’elle s’adresse à la majorité musulmane. Dit sans détour, on peut permettre aux chrétiens d’exister, mais pas d’annoncer pleinement leur foi. On leur reconnaît un droit amputé. Ils peuvent prier, avec d’énormes conditions ; ils peuvent se réunir, s’ils sont autorisés ; ils peuvent subsister, à condition de ne pas croître. Un régime ainsi ne tutelle pas la liberté religieuse. Il la vide de l’intérieur.
La propre Ordonnance n° 06-03 resserre encore plus le cercle avec son article 13, qui punit d’un à trois ans de prison quiconque exerce un culte en dehors des conditions fixées par la norme ou sans les autorisations correspondantes. Le piège est évident : l’État exige enregistrement, autorisation, supervision et local habilité, mais bloque ou retarde pendant des années ces reconnaissances. Ensuite, il utilise le manque de régularisation qu’il provoque lui-même comme base pour fermer des églises, poursuivre des pasteurs et judiciariser la vie ordinaire des communautés chrétiennes. Ce n’est pas un dysfonctionnement administratif. C’est une technique de répression enveloppée dans un langage bureaucratique.
Les faits le confirment. Le rapport international sur la liberté religieuse du Département d’État des États-Unis correspondant à 2023 indiquait que faire du prosélytisme parmi les musulmans par des non-musulmans est un délit en Algérie, et détaillait que la loi prévoit jusqu’à cinq ans de prison pour tenter de convertir un musulman ou pour distribuer des matériaux destinés à « ébranler » sa foi. Le même rapport mentionnait des condamnations pour culte non autorisé et pour production de matériaux religieux, en plus de la fermeture d’églises affiliées à l’Église Protestante d’Algérie, dont seulement trois restaient ouvertes à la fin de 2023. Un an plus tard, la situation ne s’est pas améliorée mais a été consolidée : la Commission des États-Unis sur la Liberté Religieuse Internationale a affirmé dans son rapport annuel de 2026 que les églises protestantes algériennes fermées par le gouvernement entre 2018 et 2024 restaient closes en 2025 et qu’une seule demeurait ouverte à Alger, de surcroît sous de fortes restrictions.
L’asphyxie ne s’épuise pas dans la structure normative. Elle a produit des victimes concrètes. Hamid Soudad, chrétien converti, a été arrêté en 2021 et condamné pour des expressions relatives à l’islam liées à une caricature partagée sur Facebook en 2018. Son cas a été recensé par la base de prisonniers de conscience pour liberté religieuse de la USCIRF, qui l’identifie comme incarcéré pour son expression en matière religieuse. Également le pasteur Youssef Ourahmane, vice-président de l’Église Protestante d’Algérie, a été condamné pour avoir organisé une réunion religieuse non autorisée ; sa condamnation a été confirmée en appel, bien qu’avec réduction de peine. Ce sont des cas distincts, mais ils obéissent à la même logique : transformer la pratique chrétienne visible en une activité pénalement suspecte.
Amnesty International a décrit avec une notable clarté ce schéma. Dans son évaluation de 2022, elle a affirmé que, entre 2017 et 2022, les autorités algériennes ont utilisé le Code Pénal et la réglementation sur l’exercice des religions autres que l’islam pour poursuivre des centaines de croyants non sunnites et fermer plusieurs églises protestantes. L’organisation a ajouté un dato juridiquement très révélateur : l’article 51 de la Constitution de 2020 protège la liberté d’opinion et la « liberté de pratiquer des actes de culte », tandis que la Constitution de 2016 protégeait expressément la liberté de conscience. Le changement n’est pas mineur. Remplacer la conscience par l’acte de culte n’est pas une amélioration technique : c’est une dégradation conceptuelle. La conscience protège l’adhésion intérieure, le changement de religion et la conviction personnelle. L’« acte de culte » est quelque chose de beaucoup plus étroit, contrôlable et administrable. C’est la différence entre reconnaître la personne comme sujet libre ou la tolérer seulement lorsqu’elle accomplit des rites permis.
La seconde réalité juridique qui dénonce la marginalisation du christianisme se trouve dans le droit de la famille. Le Code de la Famille algérien, réformé en 2005, dispose dans son article 30 que « la musulmane ne peut se marier avec un non-musulman ». Il n’existe pas ici de neutralité civile qui permette d’esquiver le problème par un mariage purement étatique, car le mariage civil algérien n’est pas religieusement neutre : il est structuré par une logique confessionnelle dérivée du droit islamique. En termes pratiques, un homme chrétien ne peut contracter valablement mariage en Algérie avec une femme musulmane sans conversion préalable à l’islam. Le propre rapport sur la liberté religieuse du Département d’État pour 2023 a réitéré que le Code de la Famille interdit aux femmes musulmanes de se marier avec des hommes non musulmans sauf conversion de ces derniers.
Cette règle n’est ni anecdotique ni ne peut être expédiée comme une simple singularité culturelle. Elle a des conséquences directes sur la liberté religieuse et l’égalité civile. Elle empêche un chrétien de former une famille avec une musulmane sans passer par la renonciation, au moins formelle, à sa propre identité religieuse. On ne régule pas seulement le mariage : on pénalise juridiquement la persistance publique du christianisme dans l’espace familial. Une chose est de restreindre l’expansion d’une foi par des lois contre la prédication ; une autre, plus profonde, est de compliquer sa continuité sociale par des barrières matrimoniales. La combinaison de ces deux mécanismes est dévastatrice. D’une part, on entrave la transmission verticale de la foi vers de nouveaux convertis ; d’autre part, on complique sa reproduction horizontale dans la vie familiale et communautaire.
Il convient d’appeler les choses par leur nom. Le cadre juridique algérien n’est pas simplement « sensible » en matière religieuse, ni « prudent », ni « zélé de l’équilibre interconfessionnel ». C’est un cadre discriminatoire qui privilégie l’islam non seulement comme religion majoritaire ou étatique, mais comme identité juridiquement dominante face à laquelle les autres confessions restent subordonnées. La liberté religieuse existe dans la mesure où elle n’altère pas la hiérarchie religieuse que l’État lui-même a décidé de blinder. C’est pourquoi la loi punit la prédication chrétienne dirigée vers des musulmans. C’est pourquoi elle bloque le fonctionnement ordinaire des églises non musulmanes. C’est pourquoi elle transforme en obstacle légal le mariage entre une musulmane et un chrétien. Le système entier transmet le même message : le christianisme peut être toléré, mais pas pleinement libre.
Certains tenteront de relativiser ce diagnostic en rappelant que l’apostasie n’est pas formellement typifiée comme délit. C’est une défense faible et, au fond, trompeuse. Un État n’a pas besoin de punir expressément l’apostasie s’il a construit autour du converti un environnement de menaces pénales, de marginalisation sociale, de vulnérabilité familiale, d’impossibilité matrimoniale et de fermeture institutionnelle. La répression moderne n’adopte pas toujours la forme grossière d’une interdiction frontale. Elle préfère souvent la voie plus efficace de l’étranglement normatif.
C’est précisément ce qui se passe en Algérie. Le problème n’est pas seulement qu’il y ait des chrétiens poursuivis, des pasteurs condamnés ou des églises scellées. Le problème plus grand est que tout cela s’inscrit dans la cohérence du design légal en vigueur. Nous ne sommes pas face à des abus ponctuels qui contredisent une bonne loi, mais devant l’application assez conséquente d’une mauvaise loi et d’une conception confessionnelle de l’État incompatible avec une liberté religieuse authentique.
La présence de Léon XIV en Algérie introduit, au moins, une opportunité. Que ce voyage serve à ce que cette situation soit dénoncée avec clarté, sans diplomaties vides ni formulations évasives, et à ce qu’une brèche s’ouvre ou qu’un changement commence à opérer. Qui sait si cela peut arriver ainsi.