Par le P. Raymond J. de Souza
Il y a à peine quelques années —plus de vingt ans après mon ordination sacerdotale— j’ai découvert les Prières eucharistiques pour la Réconciliation. Elles figurent dans le Missel Romain depuis des décennies, mais beaucoup d’entre nous, prêtres, laissons inexplorés les trésors du Missel : les messes votives, les messes pour diverses nécessités et occasions, les bénédictions solennelles, etc.
L’histoire de ces prières de réconciliation est liée à l’Année Sainte de 1975 et constitue un fruit de la réforme liturgique en un temps tumultueux. Cette histoire elle-même mérite d’être rappelée en ce qui concerne la prière qui est au cœur de la Messe.
Pendant environ 1600 ans, le Canon Romain (Prière eucharistique I) fut la seule anaphore, comme on la désigne proprement. Le mouvement liturgique des XIXe et XXe siècles exprima d’anciennes préoccupations concernant cette prière, à savoir l’étrange absence de l’Esprit Saint et le fait que sa structure littéraire n’était pas tout à fait cohérente. Cependant, elle avait été consacrée par plus d’un millénaire d’usage, vénérable rien que pour cela. Quoi qu’il en soit, les rubriques du missel tridentin ordonnaient qu’elle soit récitée sotto voce, de sorte qu’elle n’était pas entendue par l’assemblée. Selon la fluidité du prêtre en latin, il était très possible qu’il ne se soucie même pas de telles questions.
Après le Concile Vatican II, la décision que l’anaphore soit récitée à voix haute et en langues vernaculaires posa une question. Le Canon Romain était-il approprié pour cela à chaque Messe ? L’opinion qui prévalut fut qu’il s’agirait d’un fardeau pour les prêtres et pour le peuple, et ainsi de nouvelles prières eucharistiques furent rédigées, certaines tirées de sources anciennes, d’autres composées plus récemment.
L’Église, comme cela arrive souvent, eut des difficultés à trouver un équilibre dans le nouvel usage, et ainsi le Canon Romain disparut presque complètement dans la pratique, bien que l’anaphore elle-même restât à sa place principale, en grande partie intacte. Il y a certains prêtres qui optent encore pour l’utiliser à toutes les Messes, ce qui reste une possibilité.
Le nouveau missel de Paul VI incluait quatre anaphores. La plus brève d’entre elles (II) suscita le plus grand enthousiasme dans son usage, probablement pour cette raison.
La troisième, à mon avis, possède une qualité littéraire supérieure, avec son ouverture élevée : invoquant toutes les Personnes de la Trinité, l’œuvre de la Création, l’alliance durable du salut, avec un « sacrifice pur » offert « depuis l’endroit où le soleil se lève jusqu’à son couchant » ; et son image finale de l’Église comme une « pèlerin sur la terre » qui offre constamment son « oblation » de la « Victime immolée » par laquelle elle est « nourrie du Corps et du Sang de ton Fils et remplie de son Esprit Saint ».
La quatrième anaphore présente un large parcours de l’histoire du salut, exprimé dans un langage imprégné de références et d’images bibliques. Dans la « plénitude des temps », on peut presque entendre Jésus prêchant dans la synagogue de Nazareth (Lc 4). Les rubriques correspondantes restreignent son usage au Temps Ordinaire, et je la trouve particulièrement appropriée pour les dimanches au cours de l’année.
Les prières supplémentaires sont, à mes yeux et à mes oreilles, bienvenues. D’un point de vue strictement littéraire, je trouve que le Canon Romain est euphonnique en latin d’une manière qu’il n’est pas en anglais ; famulórum famularumque est agréable à l’oreille d’une manière que « servants » ou même « servants and handmaidens » ne parviennent pas à atteindre. Il conserve son statut vénérable, et je l’utilise quand c’est le critère désirable, mais plus souvent je préfère les autres options.
Les options abondaient au début des années 1970. Diverses conférences épiscopales nationales (du nord de l’Europe) étaient occupées à produire leurs propres prières, parfois en avançant sans l’approbation due de Rome. Il y avait des disputes à Rome entre les dicastères pour la doctrine et pour le culte. Le cœur de la Messe menaçait de devenir un désordre. En 1973, le Pape saint Paul VI décida que la situation avait débordé et ordonna d’arrêter la prolifération. Les quatre anaphores du Missel Romain resteraient, et toutes les autres options seraient restreintes ; la rédaction de nouvelles versions serait officiellement découragée.
Le Saint-Père accorda cependant la permission pour des prières eucharistiques pour les enfants et pour l’Année Jubilaire de 1975, dont le thème était la « réconciliation ». Ainsi furent approuvées deux « prières eucharistiques pour la réconciliation », qui cette année célèbrent leur cinquantième anniversaire, legs de l’Année Sainte de 1975.
Les rubriques indiquent qu’« elles peuvent être utilisées dans les Messes où le mystère de la réconciliation est présenté aux fidèles d’une manière spéciale… ainsi que dans les Messes pendant le Carême ». Le mystère de la réconciliation est présent à chaque Messe, de sorte que le champ d’application est large.
Par exemple, les deux grandes solennités de ce mois incluent des références explicites à la réconciliation. La collecte de la Toussaint invoque « tant d’intercesseurs » pour une « abondance de réconciliation avec toi » ; à Christ Roi, la Prière sur les Offrandes parle du « sacrifice par lequel le genre humain est réconcilié avec toi ».
La première anaphore pour la réconciliation commence par un langage simple, non grandiloquent, direct, émouvant, voire suppliant : « bien que nous fussions perdus et incapables de nous approcher de toi, tu nous as aimés du plus grand amour ».
Elle parle explicitement de Jésus célébrant la « Pâque avec ses disciples », ce qui est mieux que « le jour avant sa Passion » (Canon Romain) ou des références à être « livré » (II et III).
Il y a une image vive de Jésus sur la Croix : « il étendit ses bras entre le ciel et la terre, pour être le signe perpétuel de ton alliance ». Le thème du sacrifice réconciliateur se répète entre les deux consécrations : « sachant qu’il était sur le point de réconcilier toutes choses en lui-même par son Sang versé sur la Croix ».
La conclusion de l’anaphore combine merveilleusement le discours direct avec une touche poétique.
Aide-nous à travailler ensemble
pour la venue de ton Royaume,
jusqu’à l’heure où nous nous présenterons devant toi,
Saints parmi les saints dans les demeures du ciel…
Alors, enfin libérés de la plaie de la corruption
et faits pleinement une nouvelle création,
nous chanterons avec joie
l’action de grâce du Christ,
qui vit pour les siècles des siècles.
Les catholiques américains peuvent apprécier ce « freed at last », qui eut des résonances particulières pendant le mouvement des droits civiques, mais c’est « Saints parmi les saints dans les demeures du ciel » que les fidèles attentifs commentent le plus chaque fois que je l’utilise. En fait, j’attends cette ligne dès le début de la prière, ce qui constitue une expérience liturgique d’anticipation de la béatitude céleste.
Au séminaire, l’un de nos formateurs nous conseilla que chaque prêtre, pendant l’Avent de chaque année, lise l’Instruction Générale du Missel Romain et le Missel lui-même. La familiarité et la routine peuvent limiter notre connaissance opérationnelle de ce qu’il contient. Évidemment, je n’ai pas suivi ce conseil. Je pourrais bien échouer à nouveau cette année, bien que l’Avent vienne de commencer. Il reste néanmoins un bon conseil : ne faudrait-il pas plus de vingt ans pour découvrir ce que contient le livre sacré que nous utilisons chaque jour.
À propos de l’auteur :
Le P. Raymond J. de Souza est prêtre canadien, commentateur catholique et Senior Fellow à Cardus.