À l’interview que le cardinal Cobo a accordée à La Nación à la veille de la visite du Pape, il ne manque qu’une écharpe en travers de la soutane et une phrase finale appelant à la paix mondiale. Tout le reste y est : le désir de tirer le meilleur de chacun, la gratitude générique, l’horizon lumineux, le regard qui s’élève. On finit de la lire sans savoir si l’on a entendu un archevêque, une finaliste de Miss Espagne ou le directeur de campagne d’une fondation vivant de subventions. Et c’est là le problème, car il existe une différence capitale entre ces trois métiers, et c’est que nous n’avons confié les âmes qu’à l’un d’entre eux.
Il convient de le dire sans fioritures : ce qui est douloureux, ce n’est pas que Cobo dise des choses fausses. C’est qu’il ne dit rien. L’interview est une succession de propositions qui ne peuvent être démenties parce qu’elles n’affirment rien. Que le Pape « tire le meilleur de nous ». Qu’il faut « lever le regard ». Que l’Église a la vertu d’« élever les regards ». Qu’il convient de « remercier les politiques ». Aucun ennemi du christianisme ne signerait le contraire ; aucun athée n’y perdrait le sommeil. C’est le langage exact qu’un consultant en communication remettrait à un client qui a besoin d’apparaître dans la presse sans s’engager sur quoi que ce soit. Or un évêque n’est pas là pour ne pas s’engager. Il est là, précisément, pour le contraire.
Le moment le plus révélateur survient lorsque la journaliste — qui fait son travail — lui rappelle que le Pape s’exprimera au Congrès en pleine décomposition du Gouvernement, éclaboussé par des scandales de corruption. La question nomme clairement le contexte. La réponse le fait disparaître. Cobo répond qu’il faut « remercier les politiques » parce qu’il y a « de bons politiques » et « des gens qui donnent leur vie pour la politique avec un grand P ». On relit trois fois la question et la réponse à la recherche d’un point de contact, et il n’y en a pas. On lui offre la corruption et il rend de la gratitude. On lui offre le scandale et il offre l’horizon. Ce n’est pas qu’il esquive le sujet : c’est qu’il a entraîné un dialecte dans lequel le sujet n’existe pas. C’est la pragmatique de celui qui a décidé que sa fonction publique consiste à ne jamais froisser personne.
Vient ensuite la dignité, là où le prospectus se fait solennel. Cobo avertit que « les droits humains commencent à être restreints » et que « la démocratie commence à être rognée sur de nombreux aspects ». Cela sonne grave. Cela sonne courageux. Et cela ne signifie rien, car il n’y a pas de sujet. Qui rogne ? Depuis où ? Restreints par qui, contre qui, dans quelle loi concrète, dans quel vote, à quelle frontière ? Le « sur de nombreux aspects » est un chef-d’œuvre d’indétermination : une alarme omnidirectionnelle que chaque lecteur oriente vers son adversaire préféré et qui n’oblige pas le cardinal à soutenir un seul nom propre. C’est la dignité comme décor, pas comme doctrine. Et un évêque qui a lu Dignitas infinita sait parfaitement que la dignité n’est pas un état d’esprit à invoquer dans les conférences de presse, mais une affirmation inconfortable aux conséquences qui distribuent des mécontentements à gauche comme à droite. Ces conséquences n’apparaissent pas. Apparaît le mot, repassé et parfumé, prêt pour l’événement.
C’est là qu’il descend sur le terrain : l’immigration, et c’est instructif. Là, soudain, il y a de la précision : l’Église a « accompagné » la proposition de régularisation du Gouvernement, distingue entre le migrant déjà intégré et « la question des flux », et délègue la question des frontières à « la position depuis Bruxelles ». Autrement dit : quand il s’agit de soutenir une politique concrète de l’Exécutif, le cardinal trouve d’un coup les mots précis qui lui manquaient pour parler de la corruption de ce même Exécutif. Le brouillard se lève exactement là où il convient qu’il se lève. Ce n’est pas de la naïveté. C’est du tri.
Et c’est là qu’on abandonne l’ironie et qu’on reste avec la lassitude. Car la question de fond n’est pas pourquoi Cobo parle ainsi — il parle ainsi parce que cela lui réussit, parce que cela lui ouvre des portes, parce que les applaudissements institutionnels sont plus chauds que la fidélité —, mais pourquoi nous devons le supporter. Nous qui continuons d’aller à la messe. Nous qui soutenons financièrement une structure qui ressemble de plus en plus à une ONG à l’encens. Nous qui attendions d’un successeur des apôtres quelque chose de plus que la sagesse émotionnelle d’un coach. On nous demande de l’enthousiasme — Cobo le répète, il fait confiance à « l’enthousiasme pour le Pape », qui « nous va un peu dans la culture » — et on nous donne en échange une homélie permanente sur ce qu’il y a de beau à regarder vers le haut. Nous levons le regard, Éminence. Nous le faisons chaque dimanche. Le problème, c’est ce que nous trouvons quand nous le baissons.