Au premier regard, le discours semble impeccable.
Il parle de saint Jacques Apôtre. Il évoque la tradition catholique de l’Espagne. Il cite saint Jean de la Croix, sainte Thérèse et saint Ignace de Loyola. Il traite de la dignité humaine, de la paix, de la liberté religieuse et de la valeur de la foi.
De nombreux catholiques liront ces pages et concluront que tout est en ordre.
Mais c’est précisément là que réside le problème.
Les grandes transformations au sein de l’Église ne se produisent généralement pas par des reniements explicites de la foi. Il est rare d’entendre des prêtres ou des évêques déclarer qu’ils ne croient plus au Christ ou que l’Évangile est faux.
Les transformations profondes surviennent lorsque le centre se déplace.
Lorsque les mêmes mots subsistent, mais cessent d’occuper la place principale.
C’est exactement ce qui se produit dans ce discours.
Car la question décisive n’est pas ce que dit Léon XIV.
La question est ce qui le préoccupe.
Et il suffit de lire le texte intégral pour le découvrir.
Le mot péché disparaît pratiquement.
La nécessité de la conversion disparaît.
La mission évangélisatrice apparaît à peine.
Le salut éternel est relégué.
En revanche, d’autres préoccupations reviennent constamment : la polarisation, les identités, le dialogue, la complexité, la coexistence, la rencontre, le multilatéralisme et l’amitié sociale.
Ce n’est pas un détail mineur.
C’est une question de priorités.
Imaginons un médecin qui parlerait pendant une heure de la décoration d’un hôpital et mentionnerait à peine la maladie de ses patients.
La décoration a probablement une certaine importance.
Mais tout le monde comprendrait que quelque chose ne va pas.
Or, c’est ce qui se passe ici.
L’Espagne traverse l’une des plus grandes crises religieuses de son histoire.
La pratique religieuse s’effondre.
La natalité s’effondre.
La famille s’affaiblit.
La législation s’éloigne de plus en plus de la morale chrétienne.
Des milliers de jeunes grandissent sans connaître les éléments fondamentaux de la foi.
Pourtant, le grand danger identifié par le Pape n’est aucun de ceux-là.
Le grand danger semble être la polarisation.
Et il convient de s’arrêter ici.
Car la polarisation n’est pas nécessairement un mal.
Elle est parfois la conséquence d’un conflit réel.
L’Église primitive a polarisé l’Empire romain.
Les martyrs ont polarisé leurs sociétés.
Saint Athanase a polarisé les ariens.
Saint Thomas More a polarisé Henri VIII.
La prédication du Christ elle-même a produit une division.
Non parce qu’elle recherchait l’affrontement, mais parce que la vérité engendre inévitablement une réaction.
C’est pourquoi il est si préoccupant que la polarisation apparaisse presque comme le grand péché public de notre temps.
Car alors l’objectif cesse d’être de discerner qui a raison.
Il devient simplement de réduire le conflit.
Mais réduire le conflit n’équivaut pas toujours à défendre la vérité.
Il y a un autre aspect encore plus inquiétant.
Léon XIV invite à fuir les « approches identitaires ».
La formule peut sembler innocente.
Elle ne l’est pas.
Car le christianisme est une identité.
L’Église est une identité.
La Chrétienté était une identité.
Les martyrs sont morts précisément parce qu’ils ont refusé de renoncer à une identité.
Quand une personne parle constamment contre les identités, elle finit par remettre en question aussi celles qui méritent d’être préservées.
Plus frappant encore est l’éloge explicite du multilatéralisme.
Arrêtons-nous un instant.
Nous parlons du premier grand discours d’un Pape en Espagne.
Il aurait pu en profiter pour parler de la réévangélisation de l’Europe.
De la crise démographique.
De l’apostasie du continent.
De la défense de la vie.
De la persécution contre les chrétiens.
Pourtant, il consacre des mots spécifiques de reconnaissance à l’engagement espagnol en faveur du multilatéralisme.
Pourquoi ?
Parce que cela révèle le cadre mental à partir duquel il observe la réalité.
Ce n’est pas le langage d’un missionnaire.
C’est le langage de la gouvernance internationale contemporaine.
Et cela revient encore et encore.
Aussi lorsqu’il parle de l’islam.
Le Pape rappelle les espaces de coexistence et de coopération intellectuelle entre chrétiens, musulmans et juifs au Moyen Âge.
Tout cela a existé.
Mais la sélection est extraordinairement révélatrice.
Car huit siècles de résistance chrétienne disparaissent.
Covadonga disparaît.
La Reconquista disparaît.
Les martyrs disparaissent.
L’effort séculaire pour récupérer une terre conquise par l’islam disparaît.
Ce n’est pas une erreur historique.
C’est un choix.
Et les choix révèlent des priorités.
Le discours tout entier fonctionne ainsi.
Il ne nie pas la foi.
Il ne nie pas le Christ.
Il ne nie pas la tradition catholique.
Il les place simplement en arrière-plan.
Le premier plan est occupé par d’autres catégories.
La coexistence.
La médiation.
La complexité.
L’inclusion.
La gouvernance mondiale.
L’amitié sociale.
Le résultat final est un renversement silencieux de l’ordre des priorités.
L’Église cesse d’apparaître comme l’institution chargée d’annoncer une vérité qui sauve.
Et commence à apparaître comme une grande médiatrice morale destinée à faciliter le dialogue entre acteurs sociaux.
De nombreux lecteurs ne percevront pas immédiatement ce changement, car le vocabulaire religieux reste présent.
Mais c’est précisément pour cela qu’il est plus dangereux.
Les hérésies évidentes échouent généralement.
Les substitutions progressives réussissent généralement.
Et la question que laisse ce discours est aussi simple que troublante :
si toutes les références religieuses du texte disparaissaient, combien changerait vraiment son message central ?
La réponse explique peut-être mieux que toute autre chose pourquoi ce discours mérite d’être lu avec une extrême attention.