Christianisme face à Chrétienté

Par : Miguel Ángel Quintana Paz

Christianisme face à Chrétienté
Por Escuela de Rafael Sanzio - El Bautismo de Constantino

Cela s’est produit ce novembre. Lors de la dernière réunion des évêques italiens, son président, le cardinal Matteo Zuppi, a déclaré quelque chose de choquant pour beaucoup. Il a affirmé, avec fermeté, que « la Chrétienté est terminée ». La surprise, cependant, ne devrait pas être si retentissante : le pape François lui-même le répétait depuis 2014, lorsqu’il affirmait que « nous ne sommes plus dans la Chrétienté, ce n’est plus le cas ».

Pour ceux qui confondent Chrétienté et christianisme, comme si les deux mots signifiaient la même chose, ce type de déclarations résonnera un peu apocalyptique : les plus hauts représentants de l’Église catholique annoncent-ils la fin de leur propre religion ? Assistons-nous aujourd’hui, en direct, à la figure que Nietzsche nous a décrite dans les derniers temps de son Ainsi parlait Zarathoustra : la figure du « dernier pape », un pontife qui annoncerait la mort de Dieu ?

La surprise (et les craintes face à cette conclusion nietzschéenne) s’apaisent quelque peu si l’on continue d’écouter Zuppi : « La Chrétienté est terminée… mais le christianisme ne l’est pas », a précisé le cardinal. Et cette même idée est, sans aucun doute, celle qui animait le pape François chaque fois qu’il exprimait des affirmations semblables. Mais alors, quelle est la différence entre Chrétienté et christianisme pour que de si hauts prélats établissent la dichotomie citée entre l’une qui se termine et l’autre qui, pourtant, ne l’est pas ?

Pour le dire rapidement, pensons au christianisme comme à une foi religieuse : la croyance en Jésus comme Fils de Dieu, avec ses enseignements, ses sacrements, ses communautés de croyants. La Chrétienté, en revanche, serait plutôt le nom d’une civilisation : celle dans laquelle les principes chrétiens marquent non seulement la vie privée de certains individus, mais aussi les lois, les institutions, l’art, la culture de toute une société. Le christianisme peut parfaitement exister sans Chrétienté : c’est ce qu’il a fait pendant ses trois premiers siècles, et c’est encore ce qu’il fait partout où il constitue une religion minoritaire. À son tour, dans la Chrétienté — dans une civilisation marquée par le christianisme — peuvent certainement vivre des individus qui ne sont pas chrétiens, qui n’ont pas la foi chrétienne — juifs, bouddhistes, athées, agnostiques — ; mais tous vivent dans une société où c’est l’inspiration chrétienne qui organise la vie commune.

Or, selon Zuppi, le pape François et tant d’autres, aujourd’hui l’Occident n’est plus une société de ce type. La philosophe Chantal Delsol l’a expliqué dans son livre La fin de la Chrétienté (2021) : il suffit de regarder la législation de presque tous les pays occidentaux — où progressent l’avortement, l’euthanasie, les lois trans… — pour que cela paraisse ridicule de continuer à penser que nous vivons dans « une civilisation marquée par les principes chrétiens ». Une nouvelle ère a commencé parmi nous : l’ère post-chrétienne. Quelles conséquences les chrétiens doivent-ils en tirer ?

Trois réponses face à la fin de la Chrétienté

Ici, on pourrait dire que les réponses se divisent en trois grands groupes.

Le premier groupe est celui de ces chrétiens qui se réjouissent de la fin de la Chrétienté, car cela nous rendra plus « authentiques » dans notre foi. Ce sont des chrétiens qui savent que, pour cet objectif, ils pourront compter sur leurs écoles privées, leurs paroisses, leurs groupes ecclésiaux, où ils pourront vivre cette « authenticité ». Il s’agit d’un christianisme bourgeois, qui se réjouit au fond de ne pas avoir à supporter les désagréments qu’implique toujours l’implantation dans une société (chrétienne) des principes (chrétiens) : il est bien plus simple de se contenter de les implanter dans sa famille ou son quartier résidentiel.

Le deuxième groupe est composé de chrétiens qui célèbrent également la fin de la Chrétienté, mais pour des motifs très différents de ceux des bourgeois que nous venons de décrire. Nous pensons maintenant aux chrétiens progressistes, voire wokistes. Pour eux, l’ancienne civilisation chrétienne (celle de Constantin, des Rois Catholiques, tant de siècles d’Europe) leur a toujours inspiré de la honte : elle était si autoritaire, si patriarcale, si propre aux seigneurs ! Quel soulagement de pouvoir enfin nous en débarrasser, quelle joie que sa fin, et quel plaisir de pouvoir opter maintenant pour une nouvelle civilisation plus « inclusive », plus « tolérante », où le christianisme ne soit qu’une préférence personnelle, comme collectionner des timbres ou pratiquer le yoga ; même si les principes communs ont un certain goût chrétien, aimant, « doux » : empathie, tolérance, non-discrimination… (Permettez-moi de signaler, ne serait-ce qu’entre parenthèses, que le problème, bien sûr, est ce que cette nouvelle civilisation woke impose également, derrière ses mots affectueux : ses dogmes sur le sexe, sur l’avortement, sur le langage politiquement correct. Seulement, pour ces chrétiens wokistes, cette imposition leur paraît bien plus sympathique que l’ancienne).

Enfin, il existe un troisième groupe : celui de ceux qui ne se réjouissent pas, loin de là, de la fin de la Chrétienté. Et non parce que nous regrettons une vieille civilisation chrétienne et parfaite — chose qui n’a probablement jamais existé — ; mais parce que nous savons qu’une civilisation inspirée par des principes chrétiens, aussi imparfaite soit-elle, est bien préférable aux alternatives. Tant aux internes (une nouvelle civilisation wokiste) qu’à celles qui nous viennent de l’extérieur (une civilisation islamique).

De plus, nous considérons que reconstruire l’édifice malmené (mais pas totalement effondré) de la Chrétienté est ce que nous pouvons faire de mieux pour y abriter le christianisme.

Pourquoi la Chrétienté reste nécessaire

Pourquoi ? Tout d’abord, parce que la Chrétienté n’a pas été un obstacle pour le christianisme, comme le pense le groupe des chrétiens « progressistes », mais qu’elle a été en réalité sa plus grande protection. Pendant dix-sept siècles, elle a garanti que des enfants naissent dans des foyers chrétiens, qu’ils soient éduqués dans des écoles où l’on enseignait l’Évangile, que l’on fête des fêtes tournées vers le christianisme, qu’ils grandissent dans des sociétés où les églises n’étaient pas clandestines, mais une option accessible à tous. La transmission de la foi de génération en génération ne se produit pas dans le vide : elle est aidée par un environnement qui résonne du Christ. Le cardinal Jean Daniélou le disait déjà dans un débat qu’il a tenu sur ces questions avec Jean-Pierre Jossua il y a soixante ans : les principaux bénéficiaires dans une civilisation chrétienne, où le christianisme est facilement accessible à tous, sont les pauvres ; c’est-à-dire ceux qui n’ont ni le temps, ni les ressources, ni l’accès pour le chercher par eux-mêmes.

La deuxième raison pour laquelle beaucoup d’entre nous sommes partisans d’une civilisation, et non seulement d’une foi, chrétienne est peut-être plus claire : le christianisme n’a jamais été seulement un ensemble de croyances privées sur l’au-delà. Dès le début, il a eu des implications radicales sur la façon dont ce monde doit déjà être organisé : la dignité de chaque être humain, la vérité objective au-dessus des caprices du pouvoir, la nécessité du pardon. Et tout cela s’est implanté en interdisant à Constantin l’infanticide, les crucifixions, les jeux de gladiateurs. En somme, tout cela est passé de la foi d’un petit groupe paroissial (ou d’une catacombe) aux lois, aux coutumes, aux (nouvelles) festivités. Il est passé dans l’espace public. À une civilisation. À ce qui façonne les vies et leur donne un sens à vivre.

C’est pourquoi, s’il renonçait à la Chrétienté, comme le veulent les bourgeois et les wokistes, le christianisme ne redeviendrait ni plus pur ni plus authentique. Il deviendrait plus insignifiant et moins fidèle à sa vocation.

C’est pourquoi certains continuent de croire que la bataille pour la Chrétienté n’est pas terminée. Car nous savons que, lorsqu’elle se terminera vraiment, le christianisme découvrira combien il en avait besoin.

Reconstruire les ruines

Et c’est pourquoi, bien que de moins en moins de vestiges d’une civilisation chrétienne nous entourent — et que, par conséquent, nous comprenions Zuppi, François ou Delsol lorsqu’ils déclarent déjà achevée —, nous sommes néanmoins disposés à la reconstruire non seulement dans nos paroisses, dans nos écoles privées ou dans nos groupes de yoga ; mais aussi dans nos lois, dans nos créations culturelles, dans nos signes d’identité. L’ancienne cité chrétienne que nous habitions est en grande partie détruite, oui ; mais il nous reste encore des pierres, des plans et l’envie de contribuer à sa restauration. N’était-ce pas aussi ce mot, restauratio (Hispaniae), que nos ancêtres ont utilisé lorsqu’une autre civilisation semblait avoir envahi toute la péninsule ibérique ? Notre situation n’est pas plus inquiétante que ce qu’ils ont pu ressentir.

Et eux, ils y sont parvenus.

 

Publié à l’origine dans la revue de la Real Cofradía del Silencio y Santa Cruz de Oviedo.

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