León XIV a défendu ce vendredi au siège de l’UNESCO à Paris la dignité de la personne humaine depuis le sein maternel jusqu’à la mort, a mis en garde contre les risques d’une intelligence artificielle séparée de l’éthique et a dénoncé les « impositions idéologiques » et les nouvelles formes de néocolonialisme qui prétendent uniformiser les peuples.
La visite à l’Organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture a eu lieu dans l’après-midi, après la rencontre du Pontife avec Emmanuel Macron et son premier discours devant les autorités françaises au Palais de l’Élysée. L’UNESCO constituait l’une des principales étapes institutionnelles de la première journée du cinquième voyage apostolique de Léon XIV.
Devant des représentants des États membres, des organisations internationales, du monde académique et de la société civile, le Pape a posé comme question de fond une interrogation qui a traversé toute son intervention : « Que signifie être humain ? ».
« La personne humaine est quelqu’un qui est conçu et né »
Léon XIV a entamé sa réflexion anthropologique en rappelant que l’existence humaine n’est pas une réalité produite ni choisie par l’individu lui-même. « La personne humaine est quelqu’un qui est conçu et né ; par conséquent, être humain signifie, en premier lieu, être un enfant », a-t-il affirmé.
Le Pontife a insisté sur le fait qu’aucun d’entre nous n’a choisi de naître, ni décidé de qui, quand ou où le faire. De ce fait, il a tiré une conséquence morale : si nous sommes tous des enfants, « nous sommes tous frères et sœurs ».
Face à une conception de la vie comme produit soumis à des critères d’utilité, il a rappelé que tout être humain naît pauvre, ayant besoin de soins, d’affection et de nourriture tant matérielle que spirituelle. L’oubli de cette réalité, a-t-il averti, conduit à ce que l’humanité des plus faibles puisse être « trahie ou rejetée, exploitée ou trompée ».
La dignité demeure « même jusqu’à la mort »
L’un des passages les plus significatifs du discours est survenu lorsqu’il a abordé la vulnérabilité humaine et le critère d’efficacité avec lequel les sociétés contemporaines peuvent finir par mesurer la valeur des personnes.
Léon XIV a alerté sur le paradoxe d’attribuer « intelligence » à des systèmes computationnels alors qu’il devient de plus en plus difficile de reconnaître « la dignité inaliénable des personnes, dont les vies sont jugées selon le critère de l’efficacité et, lorsqu’on considère qu’elles ne sont plus productives, sont rejetées et mises au rebut ».
Le Pape a rappelé que cette dignité « demeure intacte dans les circonstances de plus grande vulnérabilité, même jusqu’à la mort » et a souligné qu’elle ne disparaît pas en raison de la maladie, de la souffrance ou de la perte de capacités.
« Au contraire, elle exige des soins aimants à chaque étape de la vie », a-t-il indiqué.
Les enfants dans le sein maternel, mesure du respect de la dignité humaine
Vers la fin de son intervention, Léon XIV a précisé qui doivent servir de critère pour évaluer si une société respecte véritablement la dignité humaine.
Le Pape a mentionné expressément « les enfants dans le sein de leurs mères et dans les différents scénarios de guerre », ainsi que les personnes handicapées physiques et intellectuelles, les personnes âgées, les immigrants, les réfugiés et ceux considérés comme improductifs.
« Ils sont la véritable épreuve de nos affirmations sur le respect de la dignité humaine », a-t-il affirmé.
La défense du conçu réapparaît ainsi lors de la première journée française du Pontife, après qu’il ait réaffirmé devant les autorités à l’Élysée que la protection du droit à la vie constitue « le fondement indispensable de tout autre droit humain ».
L’intelligence artificielle ne peut pas répondre sur le sens de la vie
Une grande partie du discours a également été consacrée aux défis technologiques. Léon XIV a reconnu les possibilités des nouveaux outils, mais a mis en garde contre leur conversion en instruments de domination ou de déshumanisation.
Selon lui, bien que les systèmes d’intelligence artificielle soient capables de corréler d’énormes quantités de données, « ils ne peuvent pas répondre aux questions sur le sens de la vie humaine », car celles-ci sont ancrées dans l’expérience vécue.
« Le sens est l’oxygène de l’esprit », a résumé le Pape.
Il a également alerté sur l’impact des nouvelles technologies sur la communication. L’information, a-t-il dit, est aujourd’hui beaucoup plus abondante, mais cela ne signifie pas qu’il existe une plus grande sagesse, tandis qu’une communication plus rapide n’est pas nécessairement plus vraie.
Léon XIV a demandé de porter une attention particulière aux enfants et aux jeunes dans le domaine numérique pour éviter que leur vulnérabilité ne devienne une opportunité d’exploitation et a réclamé des technologies subordonnées à la croissance, à l’éducation et à la liberté de pensée des nouvelles générations.
Contre « les impositions idéologiques » et le néocolonialisme
Le Pontife a eu recours aux images bibliques de Babel et de la Pentecôte pour opposer deux modèles d’unité entre les peuples.
La Tour de Babel, a-t-il expliqué, représente une unité imposée par la domination, dans laquelle le pouvoir prétend uniformiser et finit par générer la division. Selon Léon XIV, cette tentation continue d’être présente de nos jours.
« Aujourd’hui, la tentation de Babel réapparaît dans une mondialisation poursuivie sans fraternité, dans des formes rapaces de néocolonialisme, dans des impositions idéologiques et dans tous ces “contacts sans liens” qui réduisent la vie humaine au commerce », a-t-il indiqué.
Face à cette logique, il a présenté la Pentecôte comme le modèle d’une unité qui ne détruit pas les différences culturelles, mais permet qu’elles s’épanouissent en harmonie.
« Ce n’est pas la domination de Babel, mais la paix de la Pentecôte, qui rend possible cette communion entre tous les peuples », a-t-il affirmé.
La guerre, « la plus terrible des œuvres humaines »
Léon XIV est également revenu sur le thème de la guerre, déjà présent dans son discours devant les autorités françaises. À l’UNESCO, il l’a définie comme « la plus terrible des “œuvres humaines” », car elle place les avancées de la science au service de la destruction et de la mort.
Il a rappelé à cet effet le principe contenu dans le préambule de la Constitution de l’UNESCO : « Puisque les guerres naissent dans l’esprit des hommes, c’est dans l’esprit des hommes qu’il faut ériger les remparts de la paix ».
Le Pape a averti que la science séparée de la sagesse peut se transformer en arme de destruction ; la culture subordonnée à l’idéologie, en propagande ; et l’éducation qui abandonne la vérité, en instrument de manipulation des consciences.
« Chaque enfant qui naît apporte avec lui l’espérance »
Dans la partie finale du discours, Léon XIV a défendu la validité des institutions internationales malgré la crise de confiance et d’efficacité qu’elles traversent et a demandé de retrouver la confiance dans le dialogue et dans la capacité des différences à contribuer au bien commun.
Face au pessimisme, il a rejeté un optimisme naïf, mais a revendiqué un espoir fondé sur la possibilité réelle du bien.
« Chaque enfant qui naît apporte avec lui l’espérance. Chaque homme et chaque femme qui consacre sa vie à la recherche de la vérité accomplit un acte d’espérance », a-t-il affirmé.
Le Pontife a conclu en rappelant également le rôle « culturellement nécessaire et irremplaçable » des traditions religieuses, capables de répondre aux questions fondamentales sur l’origine, le sens et la destinée de la vie humaine.
« Nous ne marchons pas vers le néant », a soutenu Léon XIV, avant de demander que l’éducation, la science et la culture soient mises au service d’une humanité consciente d’appartenir à une seule famille.
Discours complet de Léon XIV à l’UNESCO
Monsieur le Directeur général,
Monsieur le Président de la Conférence générale,
Monsieur le Président du Conseil exécutif,
Excellences,
Mesdames et Messieurs :
Je suis très heureux de me trouver aujourd’hui ici, dans cette Assemblée des Nations Unies, où les langues et les cultures s’unissent pour collaborer à un projet qui concerne toute la famille humaine : « Contribuer à la paix et à la sécurité en resserrant, par l’éducation, la science et la culture, la collaboration entre les nations, afin d’assurer le respect universel de la justice, de la loi, des droits de l’homme et des libertés fondamentales » (Constitution de l’UNESCO, art. 1, par. 1). Construire ensemble un monde juste est, en effet, le fondement même de la coopération internationale. Nos expériences, aptitudes et compétences ont pour objectif de créer un espace accueillant pour tous et fécond pour chacun, afin que tous les peuples puissent grandir dans la paix.
En tant que témoin de la paix, j’adresse mon salut cordial à vous, représentants des États membres et Observateurs des organisations internationales, du monde académique et de la société civile. Je remercie monsieur Khaled El-Enany, Directeur général de cette Organisation, pour son invitation chaleureuse [et pour les paroles qu’il nous a adressées]. En ma qualité de pasteur, je vous transmets la parole de l’Église, qui se fait incessamment « message et colloque » adressé à tous les peuples, femmes et hommes de bonne volonté (cf. S. Paul VI, Lettre enc. Ecclesiam suam, 34).
Le projet de construire ensemble un monde juste coïncide avec une mission que nous avons appris à partager au fil de l’histoire. En ce sens, l’UNESCO représente à la fois un objectif et un outil pour poursuivre aujourd’hui cette tâche, avec un engagement encore plus grand, conformément à nos multiples domaines d’activité. En 2027, nous célébrerons le 75e anniversaire de la présence du Saint-Siège à l’UNESCO : une présence qui naît de la conviction que l’avenir dépend, avant tout, du respect et de la promotion de la dignité inaliénable de chaque être humain créé à l’image de Dieu. C’est pourquoi nous considérons cette Organisation comme un interlocuteur privilégié au service du bien commun, qui est la « forme sociale de la dignité » que nous partageons tous de manière originale et égalitaire (cf. Lettre enc. Magnifica humanitas, 59). Depuis 1952, la Mission permanente d’observation du Saint-Siège discerne et accompagne, dans cette perspective, les initiatives de l’UNESCO, apportant sa contribution au dialogue entre les nations, afin de promouvoir un authentique développement humain, qui n’est tel que lorsqu’il est orienté vers « promouvoir tous les hommes et tout l’homme » (S. Paul VI, Lettre enc. Populorum progressio, 14).
S’adressant à cette assemblée, mon vénéré prédécesseur, saint Jean-Paul II, rappelait que « genus humanum arte et ratione vivit ». Puisque, en effet, « l’homme vit une vie véritablement humaine grâce à la culture » (Discours à l’UNESCO, 2 juin 1980, 6 ; cf. S. Thomas d’Aquin, in Aristotelis Posteriora Analytica, 1), ce mot se réfère à la manière d’être par laquelle l’être humain donne sens à tout ce qu’il fait. Quarante-six ans plus tard, en renouvelant devant vous l’engagement de collaboration du Saint-Siège, je vous invite à considérer l’UNESCO non seulement comme une illustre organisation internationale, mais aussi comme un lieu où l’humanité réfléchit sur elle-même, sur son histoire et sur son avenir. En effet, il est impossible de promouvoir l’éducation, les sciences et la culture sans promouvoir la vie de l’homme et de la femme, qui en sont les protagonistes.
Dans le domaine de l’éducation, l’Église catholique apporte une expérience très ancienne : depuis des siècles, ses communautés ouvrent des écoles et des universités, enseignent à lire et à écrire, et sont présentes même dans les lieux les plus pauvres et les plus reculés. Avec le Pacte éducatif global, mon prédécesseur François a voulu intégrer cette expérience dans une alliance éducative plus large, ouverte à la contribution de tous. Mais ce que je souhaite vous transmettre n’est pas, avant tout, les œuvres : c’est la conviction dont elles naissent. Aucune éducation n’est complète si elle n’aborde pas la question du sens. Dans ce même discours, saint Jean-Paul II le rappelait : éduquer, c’est aider l’homme à « être » davantage et non seulement à « avoir » davantage, en reconnaissant en lui aussi cette transcendance de la personne qui appartient à la plitude de son humanité (cf. ibid., 10-11).
Dans cette assemblée, il convient donc d’explorer une question fondamentale qui nous interpelle avec urgence : Que signifie être humain ? Toutes les cultures sont interpellées par cet interrogant, qui se trouve au cœur de toute forme de connaissance, de tout art et de toute religion. Même au XXIe siècle, nous ne pouvons pas tenir pour acquis que nous savons qui est la personne humaine ou ce que signifie vivre comme être humain. En effet, chaque génération est appelée à affronter cette question, surtout face aux tragédies qui, malheureusement, se répètent encore aujourd’hui.
Avant tout, la personne humaine est quelqu’un qui est conçu et né ; par conséquent, être humain signifie, en premier lieu, être un enfant. Aucun d’entre nous n’a choisi de l’être. Personne n’a décidé de qui, quand ou où naître. Cette vérité évidente jette une lumière sur quelque chose qui n’est pas seulement biologique, mais éthique : en tant qu’enfants, nous sommes tous frères et sœurs. Dès le début, notre humanité est un don et une épreuve, une promesse et une responsabilité. Pour chaque être humain, la naissance établit un lien primordial, une communion de vie qui trouve son origine, et son premier environnement éducatif, dans la famille.
En deuxième lieu, nous naissons tous nus et dans le besoin. Nous sommes pauvres par naissance : ayant besoin de pain et de paroles, de soins et d’affection ; c’est-à-dire de tout ce qui nourrit le corps et l’esprit. Nous le savons bien ; et pourtant, en devenant adultes, nous courons le risque de l’oublier. Précisément ceux qui sont dans le besoin sont ceux qui subissent les conséquences les plus graves de cet oubli, chaque fois que leur humanité est trahie ou rejetée, exploitée ou trompée. Oublier les circonstances de notre naissance obscurcit l’idée même de la vie humaine, car elle sépare la vie de l’histoire que nous partageons tous. Alors, cette vie n’est plus comprise comme un don, mais comme un produit. Elle cesse d’être vue comme un appel aux soins et à la responsabilité et devient un produit susceptible d’exploitation. En fait, cette alternative tragique nous rappelle que être humain, c’est être libre par nature. Puisque nous sommes tous des enfants, notre liberté commence par notre réponse à la liberté de celui qui s’adresse à nous en premier, que ce soit par des gestes d’affection ou de rejet, d’accueil aimant ou d’abandon et de cruauté.
En troisième lieu, maintenir vivante la mémoire de notre humanité commune, c’est reconnaître sa grandeur — c’est-à-dire son immense potentiel —, même si elle est diminuée par tant de formes de mal et d’injustice. Ceux qui se consacrent à l’éducation, à la science et à la culture sont appelés, à plus forte raison, à prendre soin de chaque personne, afin que resplendisse la beauté de notre liberté. Cette beauté a un nom : justice. Oui, la liberté est belle lorsqu’elle est orientée vers le bien et la vérité ; elle se défigure lorsqu’elle dégénère en arbitraire, en violence ou en soif de pouvoir. Être humain implique, alors, une responsabilité face à l’histoire. L’être humain est celui qui grandit, apprend et travaille avec les mains et avec l’esprit. Par ce travail, on peut cultiver la terre ou la défigurer, créer des œuvres d’art ou les détruire. Dans ce moment concret, nous devons reconnaître que la plus terrible des « œuvres humaines » est la guerre ; car en elle, la science elle-même est mise au service d’une volonté inhumaine de détruire et de tuer.
À cet égard, le Préambule de la Constitution de l’UNESCO commence par des paroles qui conservent une pertinence surprenante aujourd’hui : « Puisque les guerres naissent dans l’esprit des hommes, c’est dans l’esprit des hommes qu’il faut ériger les remparts de la paix » (Constitution de l’UNESCO, Préambule, 1945). Ces paroles ont été écrites après la Seconde Guerre mondiale, la tragédie la plus dévastatrice du siècle dernier. L’humanité avait compris que le progrès scientifique, lorsqu’il est séparé de la sagesse, peut devenir une arme de destruction ; que la culture, lorsqu’elle est soumise à l’idéologie, peut dégénérer en fausseté et en propagande ; et que l’éducation, lorsqu’elle abandonne la vérité, peut devenir un instrument pour manipuler les consciences. Les États fondateurs de l’UNESCO ont compris que les traités sont nécessaires, mais ne suffisent pas par eux-mêmes. Ils requièrent une culture de paix et un engagement partagé envers la paix, qui les soutiennent. La paix ne peut pas se construire seulement avec des traités, ni avec des compromis entre forces opposées. La paix est authentique lorsqu’elle jaillit de la vertu de la justice et non d’un simple contrat, d’une volonté droite plutôt que d’un équilibre instable d’intérêts. À vrai dire, seule une volonté droite peut reconnaître dans l’autre un frère ou une sœur, une personne semblable à soi-même.
Quatre-vingts ans plus tard, les paroles de sa Charte constitutive n’ont rien perdu de leur force. Cependant, nous voyons aussi combien ce principe commun est profondément menacé par des formes de barbarie qui alimentent la rivalité et le conflit. Parmi les défis auxquels fait face aujourd’hui le monde de la science et de l’éducation, je voudrais mettre en relief ceux qui surgissent du vaste champ de la technologie. Nos efforts dans ce domaine doivent garantir que les nouvelles technologies continuent d’être au service de la personne humaine, au lieu de devenir un instrument supplémentaire de domination et d’injustice.
Au fil des siècles, de nombreuses tâches qui étaient auparavant accomplies par les êtres humains ont été confiées aux machines, dont les capacités et les applications n’ont cessé de s’élargir. Plus récemment, à certains systèmes artificiels a même été attribué le nom de notre faculté humaine de pensée : l’intelligence. En même temps, cependant, nos idées et nos relations courent le risque de s’appauvrir en raison d’un processus de déshumanisation. Le paradoxe devient de plus en plus évident : tandis qu’on attribue « intelligence » aux systèmes computationnels, nous avons du mal à reconnaître la dignité inaliénable des personnes, dont les vies sont jugées selon le critère de l’efficacité et, lorsqu’on considère qu’elles ne sont plus productives, sont rejetées et mises au rebut.
Cette réalité douloureuse nous invite à réfléchir tant sur la fragilité de notre nature humaine que sur l’immense dignité de chaque personne — une dignité qui demeure intacte dans les circonstances de plus grande vulnérabilité, même jusqu’à la mort —. Oui, l’être humain est, sans doute, celui qui naît, mais aussi celui qui meurt. Notre dignité n’est pas détruite par la maladie ni par la souffrance, ni ne dépend de nos capacités. Au contraire, elle exige des soins aimants à chaque étape de la vie.
Pour la foi chrétienne, le mystère de la personne humaine trouve sa plénitude maximale dans le Christ, qui, « dans la révélation même du mystère du Père et de son amour, manifeste pleinement l’homme à l’homme lui-même et lui découvre la sublimité de sa vocation » (Conc. Œcum. Vat. II, Const. past. Gaudium et spes, 22). À sa lumière, chaque personne nous apparaît comme une créature voulue et aimée par Dieu. Cette lumière nous aide également à comprendre plus profondément le sens de notre expérience humaine partagée.
Mesdames et Messieurs, en tant qu’hommes et femmes de science, vous êtes appelés à coopérer inlassablement au nom de notre histoire commune, afin que, d’une diversité de perspectives, surgisse une convergence de visions et, de cette convergence, une harmonie dans l’action. Cette harmonie s’exprime dans le travail de l’UNESCO lorsqu’elle donne une voix symphonique aux plus hautes aspirations orientées vers le bien et le soin de l’humanité. Là où il y a harmonie, les différentes voix s’accordent, et les nations que vous représentez s’unissent ainsi dans la concorde.
À cet égard, j’aimerais recourir à deux images de la Bible, ce grand trésor culturel de l’humanité : la Tour de Babel et la place publique de la Pentecôte. Je les propose comme des formes de représenter l’unité de la famille humaine, qui, même aujourd’hui, est continuellement appelée à discerner son orientation adéquate, c’est-à-dire le sens de l’histoire qu’elle vit. En effet, ces récits bibliques décrivent des formes de vie sociale qui nous invitent à réfléchir sur les circonstances de notre propre temps.
La Tour de Babel représente une unité imposée par la domination (cf. Gn 11,4). En même temps, cet édifice révèle que, plus le pouvoir cherche l’oppression, plus il s’affaiblit lui-même, laissant apparaître son visage inhumain. Nous le voyons dans la souffrance et l’injustice causées par le despotisme, ainsi que dans des formes d’exploitation qui blessent tant la société que l’environnement. Comme l’enseigne l’histoire, de nombreux empires se sont laissé emporter par leur pouvoir avant d’en être consumés et de s’effondrer comme une tour. Le résultat de cette orgueil, d’abord exalté puis abattu, est la dispersion. La prétention de se faire comme Dieu et de soumettre les peuples à un joug unique conduit à la confusion des langues et au manque de compréhension mutuelle. Au lieu d’atteindre le ciel, comme elle le prétendait, la Tour de Babel s’est effondrée, avec une double conséquence négative. Puisque l’unité qu’elle imposait était forcée, la diversité qui suit son effondrement est également devenue source de conflit. Aujourd’hui, la tentation de Babel réapparaît dans une mondialisation poursuivie sans fraternité, dans des formes rapaces de néocolonialisme, dans des impositions idéologiques et dans tous ces « contacts sans liens » qui réduisent la vie humaine au commerce (cf. Commission théologique internationale, Quo vadis, humanitas ?, 42). La science elle-même, lorsqu’elle est réduite à une technique de pouvoir, ne sert plus à élever la personne humaine, mais, au contraire, court le risque de dégrader les fruits de son effort.
De manière spéciale aujourd’hui, nous disposons de moyens capables de connecter les personnes et les continents de manière instantanée ; cependant, en même temps, nous sommes témoins de nouvelles formes d’isolement, de pauvreté matérielle et spirituelle et d’abandon. La communication est devenue beaucoup plus rapide, mais pas nécessairement plus vraie ; l’information est abondante, mais n’est pas synonyme de sagesse. Sans un fondement éthique partagé, les nombreux canaux de communication courent le risque de multiplier les informations fausses et de donner cours à des paroles dépourvues de sens, ce qui entrave le dialogue au lieu de le favoriser.
L’intelligence artificielle amplifie ce problème : bien que ces systèmes puissent corréler des données, ils ne peuvent pas répondre aux questions sur le sens de la vie humaine, qui a ses racines dans l’expérience vécue. Néanmoins, les êtres humains ne peuvent pas vivre sans sens. Le sens est l’oxygène de l’esprit. Pour cette raison, les défis de la communication, qui sont aussi toujours des défis de l’éducation, font de la recherche de la vérité une question de justice sociale et d’équité historique. C’est pourquoi l’éducation dans ce domaine est essentielle, et j’applaudis l’initiative de l’UNESCO à travers son programme d’« Alphabétisation médiatique et informationnelle » (AMI), qui promeut l’utilisation responsable des médias et des outils numériques.
Certes, sans la vérité, le langage est soumis à la logique de la violence et à la volonté arbitraire des puissants. Ainsi, on exclut les autres au nom du gain, et on tue des innocents au nom de la liberté. Au lieu de respecter la loi, ceux qui sont au pouvoir l’invoquent lorsqu’elle leur convient et l’ignorent lorsqu’elle les limite, traitant même la justice elle-même comme si c’était une marchandise qui peut s’acheter et se vendre. Si nous comprenons que la corruption de la loi commence par la corruption du cœur, nous pouvons reconnaître comment toute science court le risque de perdre son sens propre lorsqu’elle est pratiquée en marge de l’éthique, cessant ainsi de servir et de refléter la dignité humaine. À cet égard, j’encourage toute la communauté internationale à porter une attention particulière à la protection des enfants et des jeunes. À l’ère numérique, leur vulnérabilité ne doit jamais devenir une opportunité d’exploitation. Que ces technologies soutiennent leur croissance, leur éducation et leurs relations, en sauvegardant leur liberté de penser et de discerner, et en restant toujours au service de la dignité de la personne humaine.
La corruption de la culture que nous considérons trouve sa rédemption sur la place publique de la Pentecôte. Là, tous les peuples reçoivent comme une bonne nouvelle un message de paix. Cette annonce proclame la résurrection de Jésus, c’est-à-dire la victoire de la vie sur la mort et le salut qui donne l’espérance au monde. Le jour de la Pentecôte, la place publique devient un lieu où l’on célèbre la paix qui guérit toute offense contre la personne humaine. Chacun des présents écoutait le message dans sa propre « langue maternelle » (cf. Ac 2,8). La communion ne supprime en rien la diversité. Au contraire, elle permet à la diversité de s’épanouir dans l’harmonie des voix et des visages. Dans l’annonce de la paix, la richesse des cultures devient porteuse d’une vérité universelle. L’enseignement biblique nous montre ainsi le chemin pour atteindre ce que nous cherchons tous : « cette unité qui n’annule pas les différences, mais valorise l’histoire personnelle de chacun et la culture sociale et religieuse de chaque peuple » (Homélie lors de la Messe du début du ministère pétrinien, 18 mai 2025). Ce n’est pas la domination de Babel, mais la paix de la Pentecôte, qui rend possible cette communion entre tous les peuples. Chaque culture, par conséquent, atteint sa plus haute sagesse lorsqu’elle cherche la paix et le bien de tous, en témoignant du sens authentique de notre humanité.
Ceux qui se consacrent à l’éducation savent que seule la vérité nous rend libres. Ceux qui enseignent et qui font de la recherche savent que l’erreur nous asservit à l’ignorance et à la superstition. Chaque fois que nous rencontrons des obstacles dans notre mission, rappelons-nous qu’il n’y a qu’une seule Terre pour tous et une nature humaine commune. On ne peut pas comprendre l’être humain en séparant ce qui fait partie d’un tout : le corps et l’âme, la vie personnelle et les relations, notre relation avec les autres et avec l’environnement. Tout fait partie de l’unité de notre existence. Pour cette raison, cultiver la terre signifie aussi cultiver l’humanité qui l’habite. L’éducation et la science sont appelées à cette tâche. En réalité, ce n’est pas un hasard si toute culture, selon l’étymologie même du mot, se réfère à l’acte de cultiver. Je renouvelle, par conséquent, l’appel de mes prédécesseurs à prendre soin ensemble de la personne humaine et de la création : le Pape Benoît XVI a parlé de la nécessité d’une écologie de la personne humaine, tandis que le Pape François a développé la perspective de l’écologie intégrale (cf. Benoît XVI, Discours au Parlement fédéral allemand, 22 septembre 2011 ; François, Lettre enc. Laudato si’, 137–162).
Le point de référence avec lequel nous pouvons évaluer notre engagement est le soin que nous portons aux plus petits et aux pauvres : les enfants dans le sein de leurs mères et dans les différents scénarios de guerre ; les personnes handicapées physiques et intellectuelles ; les personnes âgées ; les migrants et les réfugiés ; et tous ceux que l’arrogance exclut en les considérant comme improductifs. Ils sont la véritable épreuve de nos affirmations sur le respect de la dignité humaine, et leur protection et leur promotion s’étendent également à la création. À l’opposé de cela se trouve une volonté d’exploiter et de piller, d’extraire le maximum possible de chaque être vivant, de consommer sans préserver et de détruire sans cultiver. C’est pourquoi, la crise écologique actuelle est aussi une crise anthropologique. L’Église est convaincue, en outre, que chaque culture porte en elle-même une sagesse qui mûrit dans un écosystème de peuples. L’habitat de la personne humaine est la société : non pas un environnement purement physique comme le désert ou l’océan pour les animaux, mais un environnement moral et relationnel. Là où prévaut la paix sociale, les peuples prospèrent dans la justice.
C’est là, donc, que l’UNESCO trouve la synthèse de ses hautes missions éducatives et scientifiques : dans la tâche patiente de construire la paix. Face aux nombreuses et complexes urgences de notre époque, le monde regarde les institutions internationales avec des sentiments partagés. D’un côté, elles sont appelées à affronter des défis qu’aucun État ne peut résoudre par lui-même. De l’autre, ces mêmes institutions traversent une crise d’efficacité, surtout lorsque le dialogue est considéré comme un obstacle à l’action plutôt qu’une ressource pour la paix ; comme une forme d’hypocrisie, au lieu d’une opportunité de chercher ensemble le bien commun. Face à ces déviations, il est nécessaire de promouvoir une vertu aussi rare que désirée : la confiance ; confiance que les différences ne constituent pas nécessairement une menace ; confiance que le dialogue sincère peut générer un bien plus grand que celui que chacun pourrait obtenir par lui-même. Le Saint-Siège souhaite infuser cette confiance à l’UNESCO, tout comme aux autres organisations internationales, conscient que chaque peuple possède une richesse à partager dans la recherche du progrès authentique que seule la paix peut garantir. Il ne s’agit pas de proposer un optimisme naïf, qui ignore les difficultés, mais de persévérer dans l’espérance que le bien est toujours possible. Chaque enfant qui naît apporte avec lui l’espérance. Chaque homme et chaque femme qui consacre sa vie à la recherche de la vérité accomplit un acte d’espérance. Que l’UNESCO témoigne donc de cette espérance en promouvant l’entente entre les nations, à travers le dialogue entre leurs cultures respectives. Nous croyons, en effet, que l’éducation est l’instrument qui permet de surmonter les craintes réciproques et que la science peut se mettre au service de la vie de chaque être humain, en semant aujourd’hui les graines d’une bonne récolte pour l’avenir. Cette confiance nourrit notre espérance dans la charité, c’est-à-dire dans le service au bien du prochain : si nous nous consacrons tous avec cohérence à notre magnifique humanité, la paix pourra enfin fleurir.
Tandis que nous collaborons à cette œuvre, les traditions religieuses jouent un rôle culturellement nécessaire et irremplaçable, et les religions expriment nos inquiétudes face à l’origine de la vie et à sa fin, en donnant sens au but premier et dernier de l’existence, ce qui se reflète dans les décisions quotidiennes. En vérité, lorsque les hommes et les femmes de bonne volonté orientent leurs actions vers Dieu, le pluralisme des cultures ne se disperse pas dans le chaos de Babel. L’humanité, au contraire, se retrouve dans une recherche commune de sens et vers un destin qui n’est pas la mort. Nous ne marchons pas vers le néant. C’est pourquoi, l’âme humaine, dans sa relation avec Dieu, perçoit encore mieux l’appel à cultiver la paix par une alliance entre peuples qui se reconnaissent comme enfants du même Père et comme frères et sœurs.
Je souhaite, par conséquent, que notre rencontre renforce l’engagement de chacun à travailler sans relâche pour que la conscience d’appartenir à une seule famille humaine devienne plus vive, plus active et plus juste. À cet égard, je tiens à exprimer ma plus sincère gratitude à tout le personnel de l’UNESCO, qui accomplit avec compétence et dévouement cette mission si noble : édifier la paix par le culte de toutes les sciences et de tous les arts de l’être humain.
Je m’adresse à vous tous, aux peuples que vous représentez et, tout particulièrement, aux jeunes. Ce sont, en effet, les nouvelles générations qui observent avec la plus grande attention notre travail. Tandis que je soutiens leurs aspirations à la justice, avec gratitude et estime, j’invoque sur vous tous et sur vos nations l’abondance des bénédictions de Dieu, Créateur tout-puissant et miséricordieux. Merci.