Quand la liberté dresse une guillotine
Son sang continue de parler, comme celui d’Abel, non pour demander vengeance, mais pour démasquer le mensonge mythique de son époque.
Le 17 juillet 1794, à la tombée du jour, seize femmes traversèrent Paris dans une charrette de condamnés en route vers la guillotine. Elles ne portaient pas d’armes ; elles n’avaient ni conspiré, ni incendié de palais, ni versé de sang. C’étaient onze religieuses de chœur, trois sœurs converses et deux tourières ou sœurs externes du Carmel déchaussé. Leur seul crime était d’être restées ce qu’elles étaient : des religieuses, des épouses du Christ, des filles de sainte Thérèse, des femmes consacrées à la prière.
La Révolution qui avait promis la liberté les condamnait pour l’avoir exercée. Ceux qui proclamaient les droits de l’homme leur refusaient celui d’appartenir à Dieu. Ceux qui allaient abattre les tyrannies dressèrent une guillotine pour trancher la tête de femmes sans défense qui priaient. Elles ne moururent pas par un accident cruel de l’histoire, mais parce que la « liberté » séparée de la vérité hait tout ce qu’elle ne peut dominer. Elles furent les victimes de trois mensonges diaboliques : la liberté érigée en dogme, l’égalité qui n’admet que des hommes identiques devant l’État, la fraternité universelle qui exclut celui qui ose la revendiquer en Jésus-Christ, unique Frère aîné, Fils du Père éternel.
Le Carmel face à la nouvelle religion
Le monastère de l’Annonciation de Compiègne avait été fondé en 1641 comme l’un des premiers fruits français de la réforme thérésienne. Pendant un siècle et demi, ses habitantes vécurent une existence cachée, rythmée par la cloche, la sainte Messe et le lent déroulement des heures liturgiques. Mais la Révolution ne pouvait tolérer cette vie, non parce que les religieuses constituaient une menace politique, mais parce qu’elles représentaient une contradiction théologique. Dans une société qui commençait à affirmer que l’homme n’appartient qu’à lui-même, elles affirmaient par leur silence que la plus haute liberté consiste à appartenir entièrement à Dieu. Dans un monde qui divinisait la volonté autonome, elles professaient l’obéissance alors que la Révolution abolissait les vœux religieux en les jugeant contraires à sa « liberté ». Pourtant, les carmélites savaient que nul n’est plus libre que celui qui livre librement sa vie par amour.
En 1790, les ordres contemplatifs furent supprimés. En septembre 1792, les religieuses furent expulsées du couvent et la communauté se dispersa en petits groupes dans plusieurs maisons de Compiègne, mais elle continua, autant que possible, à vivre son horaire de prière, de silence et de fraternité. On leur enlevait le monastère, mais non le Carmel ; on leur arrachait l’habit, mais non la consécration. La persécution pouvait fermer des couvents, mais non enfermer la grâce ; si elle dissolvait des communautés par décret, elle ne pouvait abroger leur vocation ; si elle déclarait leurs vœux inexistants dans les registres de l’État, elle ne parviendrait pas à les effacer de ces seize cœurs où Dieu les avait reçus.
« Fanatiques » du Sacré-Cœur
Les carmélites de Compiègne moururent aussi pour leur dévotion au Sacré-Cœur de Jésus. Elles ne furent pas exécutées uniquement pour posséder des images pieuses, et le procès révolutionnaire ne se réduisit pas formellement à une condamnation du culte du Cœur du Christ : elles furent condamnées pour leur fidélité à la vie religieuse, pour leur attachement à l’Église, pour leur rejet pratique de la déchristianisation et pour ce que le tribunal appelait le « fanatisme ». Mais parmi les indices retenus contre elles figuraient précisément des témoignages de leur dévotion aux Sacrés-Cœurs de Jésus et de Marie. Elles furent condamnées pour leur « fanatisme » uni à cette dévotion et pour leur lien avec l’autorité légitime. L’accusation est révélatrice : le Cœur de Jésus était particulièrement intolérable pour la nouvelle religion révolutionnaire. Ce n’était pas une dévotion parmi d’autres, mais la proclamation que le centre du monde n’est pas la volonté humaine, mais l’amour de Dieu fait chair ; que l’humanité ne se sauve pas en construisant des paradis politiques, mais en se laissant racheter par un Cœur transpercé ; qu’au-dessus des assemblées, des comités et des constitutions règne le règne de Jésus-Christ. Tandis que la Révolution prétendait refaire l’homme, le Sacré-Cœur rappelait que l’homme avait besoin d’être racheté ; si la Révolution cherchait à imposer le salut par la politique, le Cœur du Christ l’offrait par la grâce. La Révolution exigeait une adhésion totale à une idée, et les carmélites avaient déjà livré leur totalité à une Personne. C’est pourquoi elles étaient « fanatiques ». On leur adressait le plus bel éloge ! Elles étaient « fanatiques », oui, si le fanatisme signifiait ne pas admettre qu’aucun pouvoir humain puisse prendre la place de Dieu. Fanatiques de la douceur, de la réparation, de l’adoration et de l’amour ; fanatiques d’un Cœur qui, en pardonnant, s’était laissé transpercer par tous.
L’offrande
En 1792, alors que la persécution devenait de plus en plus menaçante, la prieure, mère Thérèse de Saint-Augustin, proposa à la communauté un acte d’offrande à Dieu en holocauste afin que la paix soit rendue à l’Église et à la France. Toutes ne furent pas capables d’accepter immédiatement : l’une ressentit de la crainte, et cela rend son martyre plus humain, plus chrétien et plus grand. Car le martyr n’est pas celui qui ne ressent pas la peur, mais celui qui, la ressentant, laisse la charité être plus forte que la peur. La grâce ne détruit pas la fragilité : elle la prend par la main et la conduit là où elle n’aurait jamais pu arriver seule.
Ces femmes ne jouèrent pas romantiquement avec l’idée de mourir : elles savaient ce qu’était la guillotine ; elles avaient vu comment la Révolution dévorait ses propres enfants ; elles connaissaient les charrettes de condamnés, les insultes, le bruit de la lame, les fosses communes. C’est pourquoi leur offrande ne fut pas une fantaisie pieuse, mais un acte sacerdotal, car, si elles n’étaient pas prêtres ministériels, elles vécurent jusqu’au bout la dimension oblatrice qui appartient à toute vie chrétienne, faisant chacune d’elle-même une hostie vivante. Et Dieu, qui n’a pas besoin de sang, mais accepte l’amour qui se livre, prit leur prière au sérieux.
Un procès contre Dieu
Les religieuses furent arrêtées en juin 1794. Transférées à Paris, elles comparurent le 17 juillet devant le Tribunal révolutionnaire. Le procès fut sommaire ; la sentence, décidée d’avance. Lorsque le mot « fanatisme » fut employé contre elles, sœur Henriette de Jésus demanda à l’accusateur d’expliquer ce qu’il signifiait. La réponse fut brutale et lumineuse : le fanatisme était leur adhésion à des croyances enfantines et à des pratiques religieuses ridicules. Alors sœur Henriette comprit que la sentence ne punissait pas un crime politique, mais la foi, et dit à ses sœurs qu’elles devaient se réjouir, car elles allaient mourir pour leur sainte religion et pour leur fidélité à l’Église catholique. Le langage du tribunal avait dissipé tout doute : on ne les tuait pas comme conspiratrices, mais comme croyantes. En réalité, ce jour-là, on ne jugea pas seize carmélites : on jugea le droit de Dieu d’être aimé au-dessus de l’État, la possibilité qu’existe sur terre un espace intérieur que le pouvoir ne peut occuper, la liberté de la conscience chrétienne. Et, comme il arrive toujours lorsqu’un pouvoir absolu juge Dieu, il finit par condamner l’homme.
La charrette, « pas » de procession
En partant vers l’échafaud, les carmélites n’organisèrent pas de protestation, ne crièrent pas de slogans et ne répondirent pas à la haine par la haine. Elles chantèrent. La charrette des condamnées se transforma en chœur monastique et le chemin vers la place du Trône Renversé devint une procession liturgique. Le pouvoir avait voulu les réduire au silence, et elles répondirent par la musique, transformant leur dégradation publique et ignominieuse en office divin. Ces femmes vaincues montrèrent à tout Paris la beauté d’une communauté qui mourait comme elle avait vécu : unie et chantant le Miserere, la Salve Regina et, au pied de l’échafaud, le Veni Creator Spiritus. Ainsi allèrent-elles au supplice : priant et chantant, renouvelant leur consécration, l’une après l’autre, devant leur prieure. Avant de monter, chaque religieuse s’agenouillait devant mère Thérèse de Saint-Augustin, demandait la permission de mourir et renouvelait son obéissance. Puis elle baisait une petite image de la Vierge et se livrait au bourreau.
La plus jeune, sœur Constance, fut parmi les premières. Ses vingt-neuf ans avancèrent avec joie, comme quelqu’un qui va à une fête. La prieure voulut mourir la dernière, comme une mère qui accompagne toutes ses filles jusqu’à la porte et ne la franchit qu’après s’être assurée qu’aucune ne reste en arrière. Seize fois la lame tomba. Seize voix s’éteignirent. Le silence retentit sur la place lorsque la foule découvrit qu’elle venait d’assister à quelque chose de saint.
Bernanos : la peur visitée par la grâce
La Providence voulut prolonger l’histoire de Compiègne à travers la littérature et la musique.
En 1931, Gertrud von Le Fort publia « La Dernière à l’échafaud », s’inspirant librement des martyres. Elle introduisit le personnage fictif de Blanche de la Force, une jeune femme dominée par la peur. Quelques années plus tard, Georges Bernanos reçut la mission d’écrire les dialogues d’un film fondé sur cette œuvre. Le projet cinématographique n’aboutit pas alors, mais le texte parut à titre posthume sous le titre de « Dialogues des carmélites ». Francis Poulenc en fit ensuite l’une des opéras religieux les plus intenses du XXe siècle, créé en 1957.
Bernanos ne se contenta pas de transposer une épopée historique ; il pénétra dans le mystère chrétien de la peur avec une intuition profondément catholique : la grâce ne supprime pas toujours la peur ; parfois elle la transfigure. Il y a des personnes appelées à donner à Dieu non une force naturelle qu’elles possèdent, mais une faiblesse qu’Il rachète. Blanche n’est pas sainte parce qu’elle est courageuse, mais parce que, après avoir fui, tremblé et s’être crue indigne, elle arrive à l’heure où la grâce l’attendait. La liberté chrétienne ne consiste pas à ne pas avoir peur, mais à ce que la peur n’ait pas le dernier mot. Face au héros païen, qui domine son destin par la force de son caractère, le martyr chrétien reçoit une force qui n’est pas la sienne. Il ne monte pas à l’échafaud pour prouver qu’il est supérieur aux autres : il y monte soutenu par un Autre. C’est pourquoi les carmélites de Bernanos ne sont pas des statues : elles discutent, doutent, tremblent, se contredisent. Et pourtant, à l’heure finale, toutes leurs pauvretés sont assumées dans la communion des saints.
La dernière scène, popularisée par Poulenc, offre une intuition théologique extraordinaire : les voix disparaissent une à une au coup sec de la guillotine, mais le chant ne se détruit pas ; il s’amincit, se purifie, s’élève. Il semble que la mort triomphe de chaque chanteuse et, pourtant, elle n’arrive pas à vaincre la chanson. L’Église est précisément cela : un chant qui traverse les siècles alors que tombent ceux qui l’entonnent.
Les guillotinées, sur les autels
Le procès de béatification s’ouvrit à la fin du XIXe siècle. Les carmélites de Compiègne furent béatifiées par saint Pie X le 27 mai 1906 comme les premières martyres de la Révolution française reconnues solennellement par l’Église. La France vivait alors une nouvelle vague de laïcisme militant. La Loi de Séparation des Églises et de l’État avait été adoptée en 1905. Des congrégations religieuses étaient expulsées, des communautés se dispersaient et des biens ecclésiastiques étaient à nouveau confisqués. Saint Pie X élevait aux autels des religieuses expulsées par une révolution précisément au moment où d’autres religieuses françaises connaissaient à nouveau l’exil. Ce n’était pas un geste politique, mais une affirmation prophétique : les idéologies changent de nom, adoucissent leur vocabulaire, remplacent la guillotine par le décret administratif, mais la tentation d’expulser Dieu de la vie publique demeure.
En les béatifiant, l’Église ne canonisait ni une option monarchiste ni une nostalgie historique. Elle reconnaissait qu’aucune loi ne peut déclarer illégitime le don total à Dieu ; que le martyre est l’acte suprême de la liberté religieuse ; et que ces femmes, considérées comme inutiles par la société révolutionnaire, avaient posé l’un des actes les plus féconds de l’histoire spirituelle de la France.
Le 18 décembre 2024, le pape François décida d’étendre à l’Église universelle le culte de la bienheureuse Thérèse de Saint-Augustin et de ses quinze compagnes, en les inscrivant au catalogue des saints par canonisation équipollente — une forme exceptionnelle qui n’exige pas un nouveau procès de miracle parce qu’elle reconnaît un culte ancien, stable et répandu, la renommée constante de sainteté et la solidité historique et doctrinale de la cause.
Des moniales cachées, effacées par la Révolution, jetées dans une fosse commune du cimetière de Picpus, étaient proposées comme saintes à toute l’Église. Si la Révolution voulut les priver même d’une sépulture individuelle, l’Église leur donnait un nom éternel ; si le monde les comptait parmi les ennemis du peuple, l’Église les inscrivait dans le livre des saints.
Après la canonisation, le couvent vide
En 2026 eut lieu un épilogue douloureux : le 21 avril, l’évêque de Beauvais annonça la fermeture de la communauté carmélitaine de Compiègne, établie depuis 1992 à Jonquières. Le communiqué diocésain expliquait les raisons : l’âge avancé des religieuses, la diminution de leur nombre, l’absence de nouvelles vocations et l’impossibilité de trouver des renforts dans d’autres monastères. Le départ des sœurs se ferait progressivement. Paradoxe douloureux : tandis que le monde entier redécouvrait les carmélites de Compiègne, que l’Église les canonisait, que les théâtres continuaient de représenter leur martyre et que la musique de Poulenc bouleversait croyants et non-croyants, le Carmel qui gardait leur mémoire restait vide parce qu’il n’y avait plus de jeunes prêtes à succéder à ces héroïnes. On applaudissait leur héroïsme, mais la France d’aujourd’hui avait cessé d’engendrer les conditions spirituelles dans lesquelles peut naître une vocation semblable. La fille aînée de l’Église conserve ou restaure des cathédrales, organise des concerts sacrés et transforme des monastères en patrimoine culturel, mais le christianisme ne survit pas comme un patrimoine. Une église sans fidèles finit par devenir un musée ; un monastère sans vocations finit par devenir un archive ; une tradition que plus personne ne choisit devient un souvenir.
La fermeture du Carmel de Compiègne est donc bien plus qu’une réorganisation conventuelle. C’est une question adressée à l’Europe. Qu’est-il arrivé à une terre capable d’engendrer saint Bernard, saint Louis, sainte Jeanne d’Arc, saint Vincent de Paul, sainte Marguerite-Marie, le Curé d’Ars, sainte Thérèse et les martyres de Compiègne, pour qu’il soit aujourd’hui si difficile de trouver six, huit ou dix jeunes prêtes à livrer leur vie à Dieu dans le silence ?
Il serait injuste d’affirmer que la France manque totalement de vocations ou de vitalité chrétienne. Il y en a, et il existe des communautés fraîches et fécondes, comme un autre Carmel, celui autrefois vieilli d’Alençon, qui opta il y a quelques années pour la liturgie traditionnelle et se peupla de jeunes venus des quatre coins du monde. Mais la fermeture d’un Carmel aussi symbolique que celui de Compiègne révèle une blessure profonde : une civilisation peut continuer d’admirer les fruits de la foi après en avoir arraché les racines.
Les fausses libertés
Que nous enseignent aujourd’hui les carmélites de Compiègne ? D’abord, que toute liberté ne libère pas.
La Révolution parlait de liberté tout en interdisant les vœux religieux, ne tolérant pas qu’une femme choisisse d’obéir, de vivre en clôture, de garder la chasteté et d’appartenir à Jésus-Christ. La nouvelle société s’attribuait le droit de décider quelles options pouvaient être appelées libres et lesquelles devaient être annulées pour le bien de celle qui les avait choisies. C’est une tentation très moderne d’invoquer la liberté pour déraciner l’homme de tout lien qui n’aurait pas été fabriqué par lui-même. On présente comme une libération la rupture avec la nature, avec la tradition, avec la famille, avec l’histoire et même avec son propre corps. Mais, paradoxalement, plus on proclame l’autonomie absolue, plus se multiplient les pouvoirs qui prétendent définir ce que nous devons penser, quelles paroles nous pouvons prononcer, quelles convictions sont admissibles et quelle présence publique peut être accordée à la foi.
La fausse liberté commence en disant : « Tu n’as pas besoin de Dieu ». Elle continue en affirmant : « Tu ne dois pas parler de Dieu ». Et elle finit par décréter : « Nous ne te permettrons pas de vivre comme si Dieu existait ». Elle n’arrive pas toujours avec une guillotine ; parfois elle vient avec un sourire, une campagne culturelle, une exclusion professionnelle, une caricature permanente ou une loi rédigée avec des mots impeccables. Mais la logique est la même lorsque le pouvoir cesse de protéger la liberté religieuse et commence à accorder aux croyants une permission conditionnelle d’exister.
Les carmélites nous rappellent que la liberté ne consiste pas à être dépourvu de liens, mais à pouvoir aimer le bien sans contrainte. Elles avaient choisi librement la clôture, et la Révolution voulut les « libérer » en les obligeant à abandonner ce qu’elles aimaient. Ce qui les priva de liberté ne fut pas le vœu, mais l’État qui déclara le vœu nul. La grille ne fut pas leur prison : ce fut l’idéologie qui ne supportait pas de les voir derrière la grille.
La fécondité de l’inutile
Les martyres de Compiègne enseignent aussi la valeur immense des vies que le monde considère comme inutiles. Ces moniales n’administraient pas d’hôpitaux, ne dirigeaient pas d’universités, ne publiaient pas de journaux, ne participaient pas à des débats publics. Elles priaient. Et pour la mentalité utilitariste de la Révolution, prier c’était ne rien faire. Pourtant, lorsque la France se vidait de son sang, ce furent elles qui offrirent leur vie pour la paix.
Le contemplatif semble ne pas intervenir dans l’histoire, mais il touche la source secrète dont l’histoire dépend. Il ne change pas d’abord les structures ; il se présente devant Dieu avec la souffrance du monde dans les mains. Il ne produit pas de résultats mesurables ; il permet à la grâce de continuer à descendre sur une humanité qui ne sait même pas qu’elle en a besoin.
Dix jours après la mort des carmélites, Robespierre tomba et la Terreur prit fin. On ne peut démontrer historiquement un lien de causalité entre ces deux événements, et la foi n’a pas besoin de transformer la chronologie en une preuve mathématique, mais le chrétien peut contempler dans cette proximité une mystérieuse correspondance : elles avaient demandé la paix et offert leur vie ; quelques jours plus tard, la machine de la Terreur commença à dévorer ceux qui la maniaient et perdit sa domination. La prière n’est pas de la magie et l’offrande n’est pas un mécanisme. Mais Dieu gouverne l’histoire aussi par les vies cachées qui se livrent pour les autres.
Mourir ensemble
Il y a encore un enseignement particulièrement nécessaire pour notre temps : les carmélites ne moururent pas isolément, mais en communauté. La modernité exalte le héros solitaire ; le christianisme contemple une communion.
La plus forte soutint la plus faible, l’ancienne encouragea la jeune, la prieure reçut la profession renouvelée de ses filles ; chacune écouta se taire les voix des autres et sut que son tour viendrait bientôt. Elles n’avaient pas toutes le même tempérament ni ne ressentaient toutes le même courage, mais elles partageaient une vocation, une règle, une table, un chœur, une Mère et un Époux. Le martyre fut la dernière récréation conventuelle ; la place, leur chœur ; la guillotine, leur porte de clôture définitive ; le ciel, leur cellule éternelle.
Face à une culture qui nous fragmente, nous enferme dans des identités individuelles et nous laisse seuls face à la souffrance, elles montrent que la sainteté consiste aussi à se laisser porter par la foi des frères lorsque la sienne fléchit.
Peut-être l’une monta-t-elle à l’échafaud parce qu’elle avait vu monter la précédente, ou put-elle chanter parce qu’elle entendait chanter les autres. Ainsi vit l’Église. Ainsi a-t-elle traversé les persécutions. Ainsi demeure-t-elle lorsque tout semble s’effondrer : une voix soutient l’autre jusqu’à ce que toutes se fondent dans le même chant.
Le Cœur contre la lame
Le contraste définitif ne s’établit pas entre des moniales et des révolutionnaires, mais entre deux symboles : le Cœur et la guillotine. Celle-ci représente le pouvoir qui simplifie en éliminant. Quand une réalité humaine ne rentre pas dans l’idéologie, on la coupe ; quand une voix dérange, on la fait taire ; si une conscience ne se soumet pas, on la supprime.
Le Cœur de Jésus représente le contraire. Il n’élimine pas le pécheur : il le charge ; il ne coupe pas la tête de l’ennemi : il se laisse couronner d’épines ; il ne verse pas le sang d’autrui : il livre le sien ; il ne sauve pas en détruisant, mais en se laissant détruire. Si la Révolution offrait de régénérer la France par la mort des coupables, le Christ avait régénéré le monde en mourant pour les coupables.
Les carmélites choisirent le Cœur et, pour cette raison, purent marcher vers la lame sans devenir intérieurement ce qui les tuait. Elles ne haïrent pas leurs bourreaux et ne demandèrent pas à Dieu de punir Paris : elles s’offrirent pour la France.
Telle est la différence entre le martyr et le fanatique : celui-ci tue pour son idée ; celui-là meurt par amour. Le fanatique sacrifie les autres ; le martyr s’offre lui-même ; le premier a besoin d’ennemis ; le second intercède pour ceux qui le détruisent.
Elles furent appelées fanatiques du Sacré-Cœur, mais précisément parce qu’elles appartenaient à ce Cœur, elles ne devinrent pas fanatiques de l’idéologie.
Que nous demandent aujourd’hui les carmélites de Compiègne ? Non pas l’admiration esthétique de s’émouvoir avec Bernanos ou de frémir avec Poulenc. Il ne suffit pas de visiter Picpus, de vénérer leurs reliques ou de déplorer la fermeture du couvent. Elles nous demandent à quelle liberté nous sommes disposés à défendre et si le Sacré-Cœur est pour nous une image aimable ou le véritable Roi et centre de notre vie ; si nous croyons encore à la fécondité de la prière contemplative et si nos familles sont capables de donner des fils et des filles à Dieu ; si nous voulons des vocations ou si nous ressentons seulement de la nostalgie lorsqu’elles disparaissent. Et surtout, elles nous demandent ce que nous chanterons lorsque viendra notre heure. Car nous marchons tous vers un échafaud, même s’il n’a pas de lame et ne s’élève pas sur une place. La mort attend chaque homme. La question n’est pas de savoir si nous monterons, mais comment nous monterons : accrochés à nous-mêmes ou livrés ; dans la solitude ou dans la communion de l’Église ; en maudissant ou en chantant.
Ces femmes avaient répété pendant des années leur dernier chant. Chaque office divin, chaque Gloria Patri, chaque Salve Regina, chaque acte d’obéissance et chaque silence du Carmel avaient préparé l’après-midi du 17 juillet. Personne n’improvise le martyre : on apprend à mourir en apprenant chaque jour à se livrer.
Le chant n’est pas terminé
Le couvent reste vide. Les sœurs partent. Le silence s’installera dans les couloirs de Jonquières. On pourrait croire que la Révolution, deux siècles plus tard, a réussi ce qu’elle n’avait pas obtenu avec la guillotine : éteindre le Carmel de Compiègne. Mais il n’en est rien. La communauté historique fut dispersée en 1792 et anéantie en 1794. Pourtant, elle n’a jamais été aussi vivante qu’aujourd’hui, alors que toute l’Église prononce le nom de ces saintes. Le Carmel ne dépend pas uniquement de murs ; le même feu peut s’allumer ailleurs, dans une autre jeune fille, dans une autre communauté, dans un autre pays. Le sang des martyres ne garantit pas automatiquement les vocations, mais il les réclame, les implore et les rend possibles.
Peut-être la fermeture du couvent est-elle aussi un appel. Les saintes carmélites, fraîchement inscrites au catalogue universel de l’Église, ne veulent pas seulement que nous contemplions leur gloire, mais que nous demandions à genoux un renouveau. Peut-être leur canonisation n’est-elle pas la clôture solennelle d’une histoire, mais le commencement d’une nouvelle mission.
La France n’a pas seulement besoin de conserver la mémoire de ses carmélites : elle a besoin de les engendrer à nouveau. L’Europe n’a pas seulement besoin d’admirer ses martyrs, mais de retrouver la foi pour laquelle il valait la peine de mourir. Et l’Église n’a pas besoin de regretter les temps héroïques, mais des catholiques convaincus que Jésus-Christ mérite encore un don total.
Lorsque tomba la dernière tête, le bourreau crut que le chant était terminé, mais il se trompait. Le chant passa de la place au ciel, du ciel à l’Église, de l’Église à Bernanos, de Bernanos à Poulenc, de Poulenc aux théâtres du monde et de ceux-ci au cœur de ceux qui, même sans foi, perçoivent que ces femmes possédaient une liberté que leurs bourreaux n’ont jamais comprise.
La guillotine fit du bruit pendant quelques secondes ; le Veni Creator résonne depuis plus de deux siècles. Et il continuera tant qu’il y aura sur terre une seule âme disposée à dire au Christ : « Ma vie est à toi ; ma liberté consiste à t’appartenir ; mon cœur repose dans le tien ». Alors la lame de la guillotine pourra tomber, mais elle ne vaincra pas.