Mors certa, hora incerta : vivre à la lumière de l'éternité

Mors certa, hora incerta : vivre à la lumière de l'éternité
Dante and Virgil on the Shores of Purgatory by François Lafon,1886 [private collection]

Par Robert Royal

Plusieurs amis m’ont récemment demandé des prières, car des mères, des amis et même des connaissances éloignées sont gravement malades ou gisent sur leur lit de mort. Arrive aussi la nouvelle, pour ceux qui conservent des souvenirs de moments mémorables du sport, que le grand entraîneur de football américain de Notre Dame, Lou Holtz (invaincu en 1988 et champion national), a été admis en soins palliatifs. On parle beaucoup aujourd’hui de la perte de l’« anthropologie chrétienne », c’est-à-dire du sens plus profond d’être humain dans ce monde. Mais une raison de cette perte, sans doute, est que nous avons aussi perdu la partie principale de l’histoire : la vérité qu’il existe une vie après celle-ci, dans le monde à venir. Et que, par conséquent, ce que nous faisons ici a un sens et des conséquences éternelles.

Les récentes demandes de prière ont coïncidé, pour moi, avec la découverte fortuite, sur une étagère surchargée, de la traduction vivante de Seamus Heaney du Livre VI de l’Énéide de Virgile. Et en le sortant pour une nouvelle relecture. C’est le passage où Énée entre dans l’au-delà et apprend des choses sur les âmes dans l’autre vie et sur l’avenir de Rome.

J’ai aimé Virgile depuis que je l’ai lu pour la première fois à quinze ans, et quand j’ai découvert Dante quelques années plus tard, il a été facile d’apprécier sa profonde affinité naturelle. Dante est probablement le seul poète dont la représentation de l’au-delà surpasse celle de Virgile. Mais cela est dû au fait que l’« anthropologie chrétienne » raconte une histoire plus large sur la vie après la mort que même les meilleures spéculations païennes (par exemple, Platon et Cicéron).

Saint Augustin a aussi aimé l’Énéide et s’est senti coupable, en tant que chrétien, pour son attachement à un poème païen. Mais peut-être a-t-il été excessivement scrupuleux. L’expression anima naturaliter christiana (« âme naturellement chrétienne ») a été appliquée tôt à Virgile. Ce n’était qu’une des nombreuses raisons pour lesquelles Dante (dans la Divine Comédie) a pu prendre Virgile comme guide à travers l’Enfer et le Purgatoire (bien qu’, par respect pour le paganisme de Virgile, il le fasse se retirer avant le Paradis).

En fait, avant que Dante et Virgile n’entrent dans l’au-delà, Dante veut s’excuser. Il dit à Virgile que c’est compréhensible que saint Paul, l’apôtre des Gentils, soit allé au Ciel et soit revenu. Comme l’avait dit saint Paul lui-même :

Je connais un homme en Christ qui, il y a quatorze ans (si dans le corps ou hors du corps, je ne sais, Dieu le sait), fut enlevé jusqu’au troisième ciel. Et je sais que cet homme… entendit des paroles ineffables, qu’il n’est pas permis à l’homme de proférer. (2 Corinthiens 12,2-4)

Et Énée, dit Dante, était aussi digne d’y aller, puisque ses voyages (au moins selon le récit de Virgile) ont conduit à la fondation de Rome, qui deviendrait la capitale d’un Empire et le siège de l’Église catholique.

Cependant, Dante, compréhensiblement, bégaie :

Mais moi ? Y aller ? Qui le permet ?
Je ne suis ni Énée ni Paul.
Pour cela, ni moi ni aucun autre ne me crois digne. (trad. Baxter)

Virgile explique : cela est désiré au Ciel, et toute une série de saints — parmi lesquels la femme que Dante a connue sur terre comme Béatrice — a mis tout en branle.

Et comme le suggèrent d’autres indices dans ce poème chrétien suprême du plus grand des poètes chrétiens, c’est un voyage que nous devons tous entreprendre. La dignité ou l’indignité n’est pas le point principal. Comment nous vivons ici dans le bref temps qui nous est donné a un profond sens historique et une destinée éternelle : pour certains, comme le laissait déjà clair la vision païenne de l’au-delà chez Virgile, des châtiments éternels ; pour d’autres, une joie perpétuelle.

En effet, l’expression anima naturaliter christiana, qui était dite particulièrement de Virgile pour ses inclinations, bien qu’il soit païen, vers des vérités chrétiennes, a été utilisée de manière encore plus large dans l’Église primitive.

Je l’ai seulement découvert récemment, mais c’est le premier théologien chrétien Tertullien qui a forgé l’expression, et l’a appliquée universellement, dans le sens que toutes les âmes sont, d’une certaine manière, naturellement chrétiennes. Parce qu’elles sont créées par Dieu et, par conséquent, créées pour Lui, qu’elles le reconnaissent ou non. Tertullien est aussi l’auteur de la phrase irascible : « Qu’a donc Athènes à faire avec Jérusalem ? », par laquelle il méprisait la sagesse païenne pour n’avoir que peu à voir avec la foi. Mais il a su traverser sa propre irritation jusqu’à une vérité plus profonde sur l’âme.

Il n’est pas facile d’imaginer à quoi ressemblera l’autre vie. Saint Jean dit : « Bien-aimés, nous sommes maintenant enfants de Dieu, et ce que nous serons n’a pas encore été manifesté. Nous savons que, lorsqu’il se manifestera, nous serons semblables à lui, car nous le verrons tel qu’il est ». (1 Jean 3,2) Mais ce peu que nous conjecturons va bien au-delà des notions vagues que nous avons fini par avoir sur être « avec Dieu », comme on l’entend aujourd’hui dans presque tous les enterrements.

Parce que ce n’est pas ce que nous entendons de la bouche de Jésus lui-même, ni en d’autres endroits de l’Écriture. Il parle de brebis et de boucs, de feu éternel et d’autres réalités qui ne peuvent être ignorées. Mgr Charles Pope, de l’archidiocèse de Washington, a récemment écrit un bon livre, The Hell There Is, qui expose les paroles de Jésus sur le sujet. Il n’était pas un alarmiste, mais simplement un transmetteur de la vérité. Naturellement, après une conférence qu’il a donnée sur le livre, une femme catéchisée dans l’église du Jésus tiède et diffus l’a réprimandé : « Ce n’est pas le Jésus que je connais ».

Ce qui est précisément le problème, et très répandu.

George Orwell, non croyant, s’est moqué de la vision chrétienne du Ciel comme d’une « répétition de chœur dans une bijouterie ». Il y a des précédents bibliques pour quelque chose de cela. Et peut-être que la blague, au final, a été aux dépens d’Orwell pour avoir pensé que l’or, l’argent, les bijoux et la musique — toutes créations divines — sont en dessous de la dignité d’un sceptique moderne.

Dans tous les cas, nous avons beaucoup à notre portée dans l’Écriture, la Tradition, la culture catholique et même chez les grands païens prémodernes pour réfléchir, tandis que nous voyons des personnes autour de nous au seuil de la vie éternelle et que nous nous préparons nous-mêmes pour ce jour singulier où nous passerons de ce monde à l’autre.

Mors certa, hora incerta (« La mort est certaine, l’heure incertaine »). Ainsi, il n’y a pas de temps comme le présent.

À propos de l’auteur

Robert Royal est rédacteur en chef de The Catholic Thing et président du Faith & Reason Institute à Washington, D. C. Ses livres les plus récents sont The Martyrs of the New Millennium: The Global Persecution of Christians in the Twenty-First CenturyColumbus and the Crisis of the West  y A Deeper Vision: The Catholic Intellectual Tradition in the Twentieth Century.

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