Médiatrice de la grâce (I) : Théologie catholique

Par: Card. Gerhard Ludwig Müller

Médiatrice de la grâce (I) : Théologie catholique

L’idée de la médiation universelle de Marie constitue un élément important de la MV. Elle comprend deux aspects : d’une part, la participation historique de Marie à l’Incarnation et à l’œuvre rédemptrice de son Fils Jésus-Christ sur la croix, en ce sens que, par sa foi et son suivi, elle a librement accepté en représentation de l’humanité la grâce rédemptrice de Dieu pour tous les hommes ; et d’autre part, son intercession actuelle devant le Seigneur exalté, dans laquelle elle implore pour chaque homme les grâces actuelles de Dieu, c’est-à-dire en soutenant et manifestant par sa prière l’acceptation libre de la grâce dans l’acte personnel de l’orant, en solidarité avec les autres hommes. Étant donné que les grâces actuelles ne peuvent être interprétées comme un ajout à l’unique autocommunication historique de Dieu, mais seulement comme son effet dans la pluralité des réalisations de la vie humaine, les deux aspects mentionnés ne doivent pas être séparés formellement.

Indications bibliques : Dans sa Parole faite chair, Dieu est le sujet de la réalisation historico-eschatologique du salut. C’est pourquoi le Fils de Dieu, Jésus-Christ, est appelé l’unique médiateur entre Dieu et les hommes (1 Tim 2,5 ; Hébr 8,15 ; 1 Jn 2,1 ss.), en ce sens qu’en sa nature humaine il englobe tous les hommes et les introduit historiquement et actuellement dans l’immédiateté avec Dieu. Il s’agit d’une unité personnelle-dialogale de l’amour, dans laquelle Dieu est l’origine et le contenu du salut, mais à laquelle, du côté de l’homme, appartient la forme créaturale de l’acceptation soutenue par la grâce. La grâce de Dieu en Jésus-Christ implique donc la réponse de la liberté soutenue par elle, mais non annihilée. Dans l’acte de l’Incarnation, dans lequel Dieu veut se donner à l’humanité comme salut universel, la liberté de Marie est habilitée à l’abandon croyant de soi-même. Et dans l’unité de la grâce et de la liberté, elle est la médiatrice virginale. Dans la structure de la rédemption entre donc, comme moment interne sien, le « oui » de Marie soutenu par l’Esprit Saint. Le fait que Marie soit « pleine de grâce » trouve sa correspondance dans la plénitude de sa foi (cf. Lc 1,28.38). Elle appartient totalement au côté du Christ, non pas dans le sens qu’elle le soutienne dans son œuvre, mais en ce que en elle se rend visible la pleine résonance de la grâce dans la créature. Elle représente donc aussi l’humanité qui reçoit la grâce, en ce qu’elle distribue ce qu’elle a reçu, puisque à chacun est donné son don de grâce pour l’utilité des autres (cf. 1 Cor 12,7). L’union de Marie avec Jésus ne se limite cependant pas à la naissance. Marie est intimement unie à la souffrance de Jésus (cf. Lc 2,35) et au commencement et à la fin de la manifestation de la gloire divine de Jésus, tant aux noces de Cana (Jn 2,1-11) qu’à sa mort sur la croix (Jn 19,25). De plus, Marie est unie à l’événement de la venue de l’Esprit Saint sur l’Église naissante, qui s’était configurée définitivement par la rencontre avec le Seigneur ressuscité (cf. Ac 1,14).

En général, on peut dire que, dans la compréhension néotestamentaire, l’intercession des membres de l’Église les uns pour les autres joue un rôle important. Elle ne limite pas l’action du Christ dans son Église, mais la déploie dans la vie commune ecclésiale et montre la responsabilité de chacun pour les frères et pour le destin commun de l’Église. Ainsi, Paul espère que par leur prière les Juifs se sauvent (Rom 10,1). La communauté doit prier pour l’apôtre afin que la parole se diffuse (2 Thess 3,1) et qu’une porte s’ouvre pour la parole (Col 4,3). Dans la prière les uns pour les autres (Ac 8,24 ; Éph 6,18 ; Hébr 13,18) se approfondit la communion de l’Église en Christ (2 Cor 9,14) et se multiplie l’action de grâce à Dieu (Rom 1,9 ; 2 Cor 1,11 ; 1 Thess 1,2 ; Phil 4,22 ; Éph 1,15 ; Col 1,3.9). La prière d’intercession n’obtient pas la grâce de la justification, mais aide à la croissance vers la perfection en Christ (Col 4,12). Car la prière du juste, à l’exemple d’Élie, a une grande efficacité si elle est fervente (Jc 5,16). En effet, Jésus est notre avocat auprès du Père quand l’un des frères a péché, parce qu’il est l’expiation pour les péchés de tout le monde (1 Jn 2,1 ss.). Mais précisément par lui, qui écoute nos prières et a déjà exaucé d’avance nos supplications conformes à sa volonté, les chrétiens sont exhortés à prier pour le frère dont le péché n’est pas mortel. À cause de la prière d’intercession, Dieu donnera au pécheur la vie du Fils et du Père (1 Jn 5,16). Parce que rend un grand service celui qui ramène du chemin de l’erreur le frère égaré de la vérité (Jc 5,19 ss.). Le service réciproque en tant qu’administrateurs de la grâce multiforme de Dieu se réalise dans la persévérance dans la charité, qui couvre une multitude de péchés (1 P 4,8 ss. ; Jc 5,20) et conduit la communauté à sa plénitude en Dieu et dans les frères dans la vie éternelle.

À l’époque postérieure au Nouveau Testament, cette idée s’élargit dans la communion mutuelle au sein du unique chemin de salut, incluant aussi l’Église céleste des saints déjà glorifiés, car les défunts ne sont pas séparés de l’Église terrestre, mais, par leur communion avec le Seigneur ressuscité, sont encore plus profondément unis à elle dans l’amour (cf. Rom 14,8 ss. ; Hébr 12,22-24 ; Ap 6,9-11).

Développements historiques : Décisive pour la formation de l’idée de la Médiatrice fut l’antithèse Ève-Marie de la patristique ancienne (Justin, Dial. 100 : PG 6,711 ; Tertullien, De carne Christi 17 : CChr.SL 2,905). Ainsi qu’Ève, mère du lignage humain, par sa désobéissance (incrédulité) est devenue cause de ruine pour elle-même et pour l’humanité, ainsi Marie, par sa foi (obéissance), en accueillant en corps et âme Dieu comme grâce faite homme et en le portant dans son sein, est devenue cause de salut pour elle-même et pour la nouvelle humanité en Christ (Irénée, Adv. haer. III,22,4 : Harvey 2,123). Cette vision, selon laquelle par Ève vint la mort et par Marie la vie, resta déterminante aussi pour la patristique postérieure, qui comprit Marie comme la mère des vivants (en Christ) (Épiphane de Salamine, Panarion III, haer. 78,18 : PG 42,728 ss. ; cf. Cyrille de Jérusalem, Cat. 12,5,15 : PG 33,741 ; Jérôme, Ep. 22,21 : PL 22,408 ; Jean Chrysostome, Hom. in S. Pascha 2 : PG 52,768 ; idem, Expos. in Ps 44,7 : PG 55,193 ; Augustin, De agone Christ. 23 : PL 40,303 ; Pierre Chrysologue, Sermo 140 : PL 3,576 ; Bède le Vénérable, Homil. 1 et 2 : PL 94,9 et 16). Constitue un développement plus profond de cette pensée le fait d’exprimer le rôle de Marie au moyen des concepts de coopération (cooperatio) et de médiation. Pour Augustin, Marie coopéra par son amour à la naissance des fidèles dans l’Église comme membres du corps dont la tête est Jésus-Christ (De sancta virg. 6,6 : PL 40,399). Dans ce sens, Marie peut être appelée explicitement médiatrice universelle et dispensatrice (dispensatrix) des grâces et cause de la vie (André de Crète, In nat. Mariae : PG 97,813, 865, 1108 ; Germain de Constantinople, In dormit. Deiparae hom. 5,2 : PG 99,721). Il faut tenir compte des nombreuses louanges à Marie pour la plénitude de ses grâces dans les hymnes religieux. Dans le célèbre hymne « Akathistos », elle est exaltée comme « pont de la terre au royaume des cieux » et comme réconciliation de tout le monde (cf. Meersemann I 100-127). Chez Paul Diacre apparaît pour la première fois le terme Mediatrix appliqué à Marie. Elle est, comme intercesseur des pécheurs, « médiatrice entre Dieu et les hommes » (PL 73,682 ; ActaSS Febr I 48 ss.).

La théologie médiévale reste pleinement dans cette ligne et tente de comprendre avec une plus grande profondeur conceptuelle et linguistique la participation de Marie à l’œuvre de la rédemption. Une attention particulière est accordée au consentement de Marie à son inclusion dans l’événement de l’Incarnation. Dans ce sens surgit l’idée de la coopération de Marie à la rédemption au sens de la corédemption (cf. Fulbert de Chartres, Sermo 9 : PL 141,336 ss. ; Pierre Damien, Sermo 45 : PL 144,741,743 ; Sermo 11 : PL 144,558). Anselme de Cantorbéry (Oratio 4-7 : Schmitt III 13-25) affirme que tous les dons de Dieu en Jésus-Christ (réconciliation du pécheur, vie nouvelle, préservation au jugement final) nous sont parvenus aussi par Marie, qui nous a donné le Christ. Qui pèche contre le Fils pèche aussi contre la Mère. Et qui, au contraire, obtient l’intercession de la Mère (ex opere operantis — et ainsi se réconcilie avec elle), obtient aussi la réconciliation avec le Fils. Ici se trouve l’origine de l’idée « par Marie à Jésus ». Elle se situe donc sur un plan différent du schéma trinitaire de la prière « par le Fils dans l’Esprit Saint au Père » et ne doit pas être confondue avec lui comme s’il s’agissait d’une chaîne d’instances successives (cf. Bernard de Clairvaux, Sermo 2 in assumpt. B.M. : Leclerq V 229 ; idem, Sermo 2 in die Pentecostes : Leclerq V 166 ss. ; idem, In nat. B.M. : Leclerq V 275-288 ; Ep. 174 : Leclerq VII 389 : « Magnifica gratiae inventricem, mediatricem salutis, restauratricem saeculorum »).

Se popularise la métaphore de Marie comme pont, aqueduc ou échelle céleste du salut (en référence à l’image de l’échelle de Jacob : Gen 28,10-22 ; cf. Richard de Saint-Victor, In Cant. Cant. 26 : PL 196,483 ; Adam de Saint-Victor, Seq. 25 : PL 196,1502). Le concept de Marie comme coopératrice (coadiutrix) et compagne (socia) de Jésus dans l’œuvre du salut est développé par Albert le Grand (Mariale : Op. Omn. 37,81), Bonaventure (Sermo 6 de annunt. B.M. : Opera Omnia 9,705), Bernardin de Sienne (Sermo 7,1,3 in Fest. B.M. : Opera omnia 4, Paris 1635, 126), Antonin de Florence (S. th. IV, tit. 15, cap. 14,2), Denis le Chartreux (De praeconio et dig. Mariae 3,25 : Opera Omnia 35, Tournai 1908, 563) et Gabriel Biel (De festis B.M. v. 15, Brescia, 1583, 82). Chez Thomas d’Aquin se trouve une réflexion ample sur le rôle de Marie dans l’histoire du salut. En vertu de l’union hypostatique, le Christ est la cause totale du salut dans son œuvre rédemptrice. En raison de sa divinité, il est l’unique sujet de l’action salvifique divine, mais dans sa nature humaine, qu’il a reçue de sa Mère Marie, il est le moyen créé assumé par Dieu par lequel les hommes sont conduits à l’unité avec Dieu. Par conséquent, le Christ est, dans l’union hypostatique, « principaliter et effective » l’unique et parfait médiateur entre les hommes et Dieu. Mais puisque son humanité est le moyen permanent soutenu par le Logos, ceux qui, par sa grâce, sont devenus membres de son corps, peuvent devenir « coopérateurs » dans l’union des hommes avec Dieu, bien que seulement « dispositive et ministerialiter ». Ils ne complètent pas la médiation du Christ, mais la rendent présente dans la dimension historique et sociale de la vie de l’Église (cf. S. th. III q. 26).

Si, selon la compréhension scolastique, le fondement juridique de l’efficacité des supplications adressées aux saints réside dans leurs mérites, il faut ajouter que les mérites des saints ne provoquent pas en premier lieu la grâce et l’aide de Dieu pour les suppliants, mais que, au contraire, les mérites ne sont que des effets de la grâce, c’est-à-dire rien d’autre que sa pleine réalisation dans l’exercice libre de l’homme (cf. S. th. I-II q. 114). Dans sa providence salvifique universelle, Dieu a pu lier la distribution de nombreux dons à l’intercession des frères, sans mettre en question sa causalité totale par rapport à la grâce de la réconciliation, afin que la communion de tous dans le salut et dans le chemin vers lui devienne visible (cf. S. th. II-II q.17 a.4 ; S.c. g. III, cap. 117). Dans l’ordre universel de la grâce, Dieu présuppose l’acceptation libre de la part de la créature, parce que sans l’abandon libre la grâce ne serait pas elle-même, c’est-à-dire cause, moyen et contenu de l’union de Dieu avec la créature sous forme d’amour personnel et dialogal. Par conséquent, le « oui » de Marie entre originellement dans la configuration historique de l’événement de la rédemption. Étant donné que son consentement a été prononcé en représentation de toute la communauté humaine (cf. S. th. III q. 30 a. 1), sa sollicitude salvifique pour nous, soutenue par le Christ et impliquée dans sa médiation, a le caractère d’une médiation dispositiv de l’intercession avec une dimension universelle qui s’étend à tous les hommes.

La médiation actuelle de la prière ne se réalise pas par une intervention toujours nouvelle de Marie et des saints au ciel, mais est plutôt l’effet permanent de l’amour, en ce que son union avec Dieu dans la vie et sa consommation dans la mort ont acquis une actualité éternelle définitive. Par conséquent, Marie, en parfaite conformité avec la volonté salvifique universelle de Dieu, veut elle-même le salut de l’Église pèlerin, qui a été, pour ainsi dire, engendrée comme corps ecclésial de Jésus-Christ à partir de son « oui » (cf. Suppl., q. 72). Étant donné que Marie, comme médiatrice, a reçu la plénitude des grâces que Dieu nous a accordées dans l’humanité du Christ et les a offertes au monde dans l’événement de la naissance, de elle passe, pour ainsi dire, toute grâce à l’Église (dispensatrix). En vertu de cette union singulière avec l’Incarnation, Marie surpasse tous les saints et peut être invoquée comme médiatrice universelle de la prière de tous les membres de l’Église vers la Tête, ainsi que, en sens inverse, agit dans la communication de la grâce de la Tête aux membres du corps du Christ — bien que dans le sens d’une médiation réceptive, instrumentale et dispositiv (cf. S. th. III q. 27 a. 5 ad 1).

La position universelle de Marie comme médiatrice des grâces actuelles est exprimée par les théologiens au moyen de diverses images. Bonaventure comprend Marie comme porte du ciel (Comment. in Luc 1,70 ; 2,37 : Op. Omnia 7,27 ; 52). En interprétant l’image du corps mystique, on présente Marie (bien qu’avec une comparaison quelque peu malheureuse) comme le cou entre le Christ comme tête et les fidèles comme corps (Jacques de Voragine, Bernardin de Sienne). Malgré le discutabilité de cette image, le contenu auquel elle vise est en grande partie devenu patrimoine commun de la théologie (Gabriel Biel, Robert Bellarmin, Denis Petau, François Suárez, Jacques-Bénigne Bossuet). Enfin, cette pensée a aussi été recueillie dans des encycliques papales (Léon XIII, enc. Jucunda semper, 1894 ; Pie X, enc. Ad diem illum, 1904 ; Benoît XV introduisit la messe et l’office de Marie Médiatrice des grâces). Cependant, l’usage de cette idée dans des textes du magistère ne signifie pas une dogmatisation du titre de Médiatrix, et encore moins dans le sens de la corédemption. Pour la théologie antérieure au Concile Vatican II se posait l’alternative entre une vision plus christotypique (Marie du côté du Christ, la Tête, face à l’Église) ou une plus ecclésiotypique (Marie comme membre éminent de l’Église, priant aux côtés du Christ, la Tête). Dans le chapitre 8 de la constitution sur l’Église, le Concile tente de situer le rôle de Marie historiquement et actuellement dans le mystère du Christ et de l’Église. On évite le titre équivoque « corédemptrice », qui en soi ne prétend exprimer que l’activité universelle de Marie comme médiatrice. Le Concile confesse, au-delà de sa fonction dans l’Incarnation et dans la vie du Jésus historique, la maternité de Marie pour l’Église, qui perdure dans l’économie historique et ecclésiale de la grâce. Étant donné qu’elle est intimement unie au Christ (en vertu de sa pleine rédemption dans l’assomption corporelle au ciel), elle prend soin par son intercession de l’Église pèlerin, qui peut l’invoquer sous les titres d’« avocate, auxiliaire, secours, médiatrice » (LG 62). Cependant, cela ne doit pas être affirmé de manière univoque par rapport à la médiation. La médiation totale du Christ n’a besoin d’aucun complément, mais inclut en soi une participation analogique à elle (par exemple, dans le sacerdoce des fidèles ou des ministres ordonnés), de sorte que les médiations interpersonnelles ne constituent pas un ajout à la médiation du Christ, mais ses effets dans le plan de l’être-avec personnel des membres du corps du Christ. Dans ce sens, à Marie lui revient une fonction subordonnée, afin que, par sa coopération — qui jaillit de la source de la médiation du Christ — les fidèles s’unissent plus profondément à lui. L’union très étroite de Marie avec la personne et l’œuvre de Jésus-Christ implique qu’elle surpasse l’intercession actuelle de tous les saints et, dans ce sens, peut être appelée mère de tous les croyants, qui dans leur chemin vers la plénitude reconnaissent en elle le modèle de l’union de l’homme avec Dieu dans la foi, l’espérance et la charité (LG 65).

Questions œcuméniques : La critique de l’invocation des saints et de l’idée de la médiation universelle actuelle de Marie constitue l’objection principale, formulée avec une extrême dureté par la Réforme, contre la mariologie et l’hagiologie catholiques. Marie comme médiatrice semble contredire frontalement le principe réformé de la causalité unique de Dieu (solus Deus), de l’unique médiation de la grâce justificatrice par Jésus-Christ (solus Christus) et de l’unique appropriation de la grâce par la foi sans coopération méritoire de la créature (sola gratia). « Invoquer » signifie mettre la confiance du salut uniquement en Dieu et attendre de lui la réconciliation, qui a son fondement seulement dans la miséricorde divine et non dans une action provoquée par nos mérites ou ceux des saints. C’est pourquoi — selon Luther — on fait de Marie un idole (WA 30/11 348) quand on imagine le Christ comme un juge sévère devant lequel il faut fuir vers Marie, considérée comme plus bienveillante, afin qu’elle, comme intercesseur, le rende propice et calme sa colère, nous préservant ainsi du jugement de Dieu (WA 30/11 312 ; Apologie de la Confession 21 : BSLK 239 ; 319). Derrière cette critique se trouve l’idée d’une chaîne d’instances, comme si on parvenait au Christ par Marie et au Père par le Christ, en recourant d’abord à Marie comme plus proche humainement et capable d’exercer une plus grande influence sur son Fils. Le point décisif est la supposée suppression de la relation immédiate de l’âme avec Dieu au moyen d’une hiérarchie médiatrice de nombreux saints. La théologie polémique catholique, avant et après le Concile de Trente, rejeta ces objections comme un malentendu et tenta de démontrer leur consonances avec la tradition patristique et scolastique. Probablement, tant la critique réformée de la pratique tardomédiévale que la défense catholique partent de prémisses communes et ne tirent que des conclusions opposées. Pour un dialogue actuel, il est nécessaire de situer la doctrine de la médiation de Marie et des saints non pas tant dans la christologie ou la sotériologie, mais dans l’ecclésiologie. Il s’agit de la structure de la relation Dieu-homme et de la médiation historique et ecclésiale de l’événement du Christ. Le pardon de Dieu en Christ n’est pas seulement une déclaration, mais une rencontre réelle dans l’histoire. Dieu est la cause totale du salut, mais de manière telle que la liberté humaine, par l’autocommunication divine, parvient à sa réalisation dans une relation personnelle et dialogale avec Dieu. Par conséquent, la réception humaine de la grâce fait partie de la configuration historique du mystère du salut. Le « oui » libre de Marie est donc conséquence et expression de l’autocommunication de Dieu comme vérité et grâce. Dans ce sens — et seulement dans ce — Marie peut être appelée à juste titre « médiatrice de la grâce », en ce qu’elle exprime sa solidarité avec le salut de tous les hommes. Dans la vie concrète du croyant, cette médiation peut être vécue avec une intensité différente. Les dogmes mariaux font partie du credo de l’Église, et la liturgie célèbre ses fêtes, mais toujours avec une orientation doxologique vers l’action salvifique de Dieu en Christ. La dévotion à Marie n’ajoute rien de l’extérieur à la médiation du Christ, mais procède d’elle et est soutenue par elle. Dans la mesure où cette médiation présuppose le « oui » libre de Marie, la vénération se dirige aussi vers elle. Ainsi l’exprime le Magnificat : toutes les générations la diront bienheureuse. De même, Élisabeth la proclame « mère de mon Seigneur » (Lc 1,42 ss.). La médiation de Marie, au service de celle de son Fils, ne peut être niée en principe, bien qu’elle puisse occuper dans la vie personnelle une place plus ou moins importante ; cependant, l’expérience de l’Église montre que son accentuation favorise et féconde la piété christocentrique. G. L. card. Müller (janvier 2024)

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Version révisée de l’article « Médiatrice de la grâce. I. Théologie catholique » de G. L. Müller, ML vol. IV (1992) pp. 487-493 ; avec une bibliographie plus récente. Publié dans Marienlexikon et sur Infovaticana avec la permission de son auteur.

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