«Tout au long de leurs pérégrinations –surtout les premières– ils portèrent sur leurs épaules le destin du monde dans ce tabernacle de bois qui contenait peut-être un symbole sans visage et qui, certainement, renfermait un Dieu invisible (…) Ce Dieu habitait une terre de monstres. Nous aurons l’occasion d’examiner en détail de quels monstres il s’agissait : Moloc, Dagon et Tanit, la déesse terrible. Si la divinité d’Israël avait jamais été représentée sous une image, il s’agirait d’une image phallique. Lui donner un corps aurait signifié tomber dans les pires éléments de la mythologie, dans toute la polygamie du polythéisme : la vision du harem au ciel (…). On dit souvent avec mépris que le Dieu d’Israël n’était qu’un Dieu Guerrier, « un simple barbare Seigneur des Armées ». Mais le monde doit remercier que Celui-ci ait été un Dieu Guerrier. Nous devons remercier que Celui-ci ait été pour les autres, uniquement, un rival et un ennemi. Si les choses avaient suivi leur cours naturel, il leur aurait été très facile de nouer avec Lui une amitié désastreuse. Il n’aurait pas été difficile de Le voir tendre les mains dans un geste d’amour et de réconciliation vers Baal, ou embrasser le visage peint d’Astarté assis en aimable camaraderie avec les dieux (…). Et ses adorateurs auraient facilement suivi la pente éclairée du syncrétisme et de l’amalgame de toutes les traditions païennes. Les fidèles de ce Dieu Guerrier, certes, glissaient toujours sur cette pente confortable, et cela obligea certains démagogues inspirés à employer une énergie presque démoniaque en défense de l’unité divine, avec des mots qui résonnent encore avec la force du vent de l’inspiration ou de la ruine. Vraiment, plus nous comprendrons les conditions anciennes qui ont contribué à la culture finale de la Foi, plus grande sera notre révérence devant la grandeur des prophètes d’Israël».
(G. K. Chesterton. «L’homme éternel» (Éd. Cristiandad, Págs. 128-129).
I
Gilbert K. Chesterton, éminent écrivain et polémiste anglais, naquit à Londres le 29 mai 1874 et mourut dans le Buckinghamshire en 1936. Issu d’une tradition familiale anglicane, ce fut en 1922, après un long processus, qu’il fut accueilli au sein de l’Église catholique. Dès lors, il devint son plus ardent défenseur et apologète dans un pays, l’Angleterre, rempli de préjugés contre la religion catholique romaine. Dans son livre «Pourquoi je suis catholique», il reconnut que dans le catholicisme romain, il avait trouvé le seul endroit où ses péchés étaient véritablement pardonnés, affirmant par ailleurs qu’il s’y libérait de l’esclavage ominieux d’être l’enfant de son temps.
Son essai «The everlasting man» («L’homme éternel») (publié à l’origine en 1925) est, à mon avis, le sommet, en beauté et en profondeur, de ses écrits en défense de la foi. Il y développe une véritable philosophie de l’histoire de l’homme, des cavernes jusqu’à Christ, s’opposant aux thèses matérialistes d’auteurs comme George Bernard Shaw et surtout H.G. Wells. Ce dernier, dans son œuvre «The outline of history» («Esquisse de l’histoire»), écrite quelques années auparavant et ayant connu un grand succès public, proposait une conception de l’homme comme fruit casual –et non causal– de l’évolution, et présentait Christ –comme auparavant Bouddha et plus tard Mahomet– comme un simple mortel. Dans une phrase mémorable, Chesterton corrigera ces thèses, affirmant que «l’homme n’est pas le fruit d’une évolution mais d’une révolution», et concernant Christ, il nous rappellera qu’Il a Lui-même affirmé : «Le ciel et la terre passeront, mais mes paroles ne passeront pas».
Le texte exposé au début se trouve dans la première partie du livre, intitulée «La créature appelée homme». Dans cette section, il défend avec éclat que «le monde doit aux Juifs la connaissance de Dieu»; pour notre auteur, la comparaison du Dieu monothéiste de la tradition juive avec les traditions polythéistes de dieux est si inégale que comparer «un homme et les hommes qui marchent à l’intérieur de ses rêves». Chesterton, bien qu’il exprime sa claire sympathie pour la puissance imaginative que supposa la création des mythes de la religion païenne, reconnaît également que «le monde se serait perdu s’il n’avait pas été capable de retourner (du paganisme) à cette grande simplicité originelle qui discerne une unique autorité en toutes choses». Parce qu’alors que nous qualifions avec magnanimité l’universalisation du paganisme par son englobement de de plus en plus de dieux (plus de cultures et, en théorie, plus de tolérance) dans son interminable panthéon, cela supposa au fond une immense tragédie pour l’humanité par «la perte de l’idée la plus élevée de toutes : l’idée de paternité qui fait du monde une unique réalité».
Et cette unique autorité paternelle se traduisait par «la suprême et sereine bénédiction d’un Dieu jaloux», un Dieu difficilement assumable parce qu’irreprésentable en étant invisible, et de plus parce qu’il avait donné origine à tout ex nihilo et guidait de sa Sagesse les forces de la nature et de l’histoire, sans être fatalement lié à l’une ni à l’autre ; un Dieu «qui n’avait aucun trait distinctif». Le peuple juif –nous expliquera Chesterton avec l’éclat de sa paradoxe–, «précisément par ce caractère tribal et étroit fut capable de préserver la religion primaire de toute l’humanité : il était suffisamment tribal pour être universel et aussi étroit que l’univers».
Mais ce Dieu, comme le souligne le texte que nous commentons, par sa propre essence unique, transcendante et toute-puissante devait être nécessairement pour les autres dieux «un Dieu guerrier», «un rival et un ennemi». C’est-à-dire qu’il ne devait exister la moindre compromission avec ceux-ci, malgré la tentation insidieuse d’amitié ou de réconciliation qui planait récurrentement sur l’esprit des Juifs.
En fait, les revers historiques subis par la nation qui portait sur ses épaules le poids de ce Deus absconditus –symbolisé dans une arche d’acacia et d’or– forcèrent les Juifs en de nombreuses occasions à implorer la protection des faux dieux de ces nations qui semblaient plus prospères. La Bible nous rapporte de nombreux exemples, comme celui du roi Acaz de Juda, lequel, tourmenté par la guerre syro-éphraïmite (735 av. J.-C.), «offrit des sacrifices aux dieux de Damas, qui l’avaient vaincu, en disant : “Puisque les dieux des rois de Syrie les aident, je leur offrirai des sacrifices pour qu’ils m’aident” (2 Chron. 28,23). Bien sûr, sans prévoir que les conséquences de cette infidélité à YHWH, unique Dieu, seraient sa ruine et à la longue celle de tout Israël.
Mais ce ne furent pas seulement les rois et les gouvernants d’Israël qui cédèrent à l’idolâtrie. Le peuple lui-même, guidé par le mauvais exemple des prêtres, était infidèle à Dieu. À Jérusalem, du temps d’Ézéchiel, quelques années seulement avant la catastrophe de la destruction de la ville et du Temple par les troupes babyloniennes (587 av. J.-C.), le prophète contempla par vision qu’à l’une des portes de la ville se dressait «l’idole qui provoque la colère du Seigneur» (Éz. 8,4). Et à l’intérieur du Temple «je vis peintes le long du mur toutes sortes de figures de reptiles et d’autres animaux impurs, et beaucoup d’idoles du peuple d’Israël» (Éz. 8,10). Tout cela instigué par les prêtres qui «rendaient un culte à ces idoles, chacun ayant un encensoir à la main dont s’élevait un grand nuage d’encens» (Éz. 8,11).
Nous observons donc que la tête politique d’Israël (ses rois), ses guides spirituels (ses prêtres) et même le peuple lui-même cédèrent pendant certaines époques au «cours naturel des choses» (la tentation idolâtre et polythéiste). Malgré cela, ils résistèrent. Comme le rapporte Chesterton dans le texte que nous commentons «il leur aurait été très facile (…) de tendre les mains dans un geste d’amour et de réconciliation vers Baal, ou d’embrasser le visage peint d’Astarté assis en aimable camaraderie avec les dieux (…). Et ses adorateurs auraient facilement suivi la pente éclairée du syncrétisme et de l’amalgame de toutes les traditions païennes». S’ils s’étaient soumis à la logique de l’histoire, Israël –comme cela arriva avec Amon, Moab ou Édom– aurait disparu de la carte, dissous dans l’ouragan du destin.
II
Mais cela n’arriva pas ; Israël parvint à préserver son legs unique pour l’humanité, une promesse de salut universel, liée au dessein éternel de ce Dieu inconnu, qui semblait distant, mais dont «les entrailles s’émouvaient par amour pour son peuple» (Os. 11,8). Et ce miracle fut dû à l’intervention –je suis le magnifique texte de Chesterton– de «certains démagogues inspirés qui employèrent une énergie presque démoniaque en défense de l’unité divine, avec des mots qui résonnent encore avec la force du vent de l’inspiration ou de la ruine». Ceux-là étaient les prophètes, des hommes qui, suivant un appel divin et avec conscience de leur mission de salut du peuple, annoncèrent à celui-ci «la parole de Dieu». Leur formule de message est sans équivoque et performative : «Ainsi dit YHWH».
Bien que certains prophètes fussent prêtres ou de famille sacerdotale –c’est le cas d’Ézéchiel ou de Jérémie–, la majorité étaient laïcs. Mais ils parlaient avec plus d’autorité que les prêtres eux-mêmes. Amos, le prophète combatif contre l’injustice du royaume du Nord du temps de Jéroboam II, gardait des troupeaux avant sa vocation. Michée, probablement un paysan, victime du latifundisme des grands propriétaires riches qu’il fustige avec grande dureté, sans oublier les prêtres de Jérusalem qui représentent une théologie de l’oppression. En effet, ceux-ci invoquent l’accomplissement des lois rituelles, oubliant que le Seigneur désire «la miséricorde et non les sacrifices» (Os. 6,6). En fait, Isaïe enseignera que Dieu «a en horreur le sang des taureaux, des béliers et des chevreaux» (Is. 1,11), parce que sa véritable volonté est que le peuple «cesse de faire le mal, apprenne à faire le bien, s’efforce de faire ce qui est juste, aide l’opprimé, rende justice à l’orphelin et défende les droits de la veuve» (Is. 1,17).
En raison de ce langage, Chesterton les définit –à mon avis avec justesse, incluant un certain matiz ironique dans son expression– comme démagogues inspirés, car tous conscients de l’appel de Dieu et de leur vocation, ils se lancèrent –parfois avec grande douleur et presque toujours avec un sérieux risque pour leur vie (voir Jér. 38,6)– à dénoncer les idolâtries et les injustices contre leur peuple. Et pour cela, ils utilisaient des mots et des expressions brutales (et même obscènes) et exécutaient des actes bizarres. Seulement avec cette rotondité, on atteignait le cœur blessé du peuple et ils espéraient que le scandale de leurs comparaisons et de leurs gestes prophétiques extravagants mouvait le peuple à la conversion, le faisait retourner au Seigneur et esquivait le châtiment inévitable. Comme exemple, Ézéchiel, pour critiquer l’idolâtrie d’Israël, la comparera à une infidélité matrimoniale de telle sorte que «tu t’ouvris de jambes au premier venu et tu forniquas sans cesse» (Éz. 16,25).
Mais même lorsque les exigences de conversion proclamées n’étaient pas remplies –ce dramatique «revenez à Moi» (Joël 2,12-Zach. 1,3)-, lorsque survenait le châtiment inévitable (aussi apocalyptique qu’il fût, comme la destruction du royaume du Nord ou la démolition du temple de Jérusalem), les prophètes indiquaient toujours une issue, une porte ouverte. Ézéchiel ou le même Jérémie, malgré le drame et le pessimisme de leurs paroles, annonceront une «nouvelle alliance» fruit de la conversion du peuple (Éz. 11,20-Jér. 31,31), de telle sorte que «je pardonnerai leur méchanceté et je ne me souviendrai plus de leurs péchés» (Jér. 31,34), car «Moi, le Seigneur, j’affirme : en ce temps-là, Israël et Juda seront libres de fautes et de péchés, car je pardonnerai à ceux que j’aurai laissés en vie» (Jér. 50,20). Ézéchiel lui-même nous offrira l’image spectaculaire du chap. 37, dans laquelle les os desséchés d’Israël recouvreront la vie comme nation et Israël et Juda se réuniront. Le temple sera aussi renouvelé, dans lequel la «Gloire de Dieu» rentrera à nouveau (Éz. 43,1), et de dont la porte orientale jaillira une «eau vive» qui régénérera tout Israël (Éz. 47,1-12).
En définitive, sont des éléments constitutifs de la prophétie la dénonciation de l’injustice, de la déviation religieuse et cultuelle ; le cri pour la conversion et l’annonce d’un châtiment si l’on n’obéit pas à ce qu’ordonne YHWH par la parole du prophète. Mais puisque «Dieu reste fidèle et ne peut se renier lui-même» (2 Tim. 2,13), sa promesse de salut –non seulement aux Juifs, mais au monde entier (Is. 60,3)– reste sauve, malgré les durs revers. Et c’est pourquoi les prophètes seront aussi des annonciateurs d’espérance. Et plus de deux millénaires après que la Parole de Dieu eut été proclamée par ses porte-parole, cette espérance se fait réalité lorsque nous constatons que la plénitude de la foi d’Israël, qui est Jésus-Christ, s’est propagée aujourd’hui dans tous les coins de la terre. D’où l’admiration que Chesterton montre à ces fous de Dieu, à ces hommes qui risquèrent leur intégrité pour sauver la foi monothéiste face à un monde païen prêt à la dissoudre. Grâce à eux, cette Vérité salvatrice embrasse en nos jours tous les peuples de la terre, malgré la zizanie que sème le démon. Et c’est que, véritablement –comme conclut Chesterton– plus nous approfondissons les circonstances dramatiques dans lesquelles ils prêchèrent, plus grande gratitude et révérence nous leur devons à tous et à chacun d’eux.