Le virage du Vatican : encouvrir les prêtres pédophiles par la prescription (I)

Par: Federica Tourn

Le virage du Vatican : encouvrir les prêtres pédophiles par la prescription (I)

Le Dicastère pour la Doctrine de la Foi sauve le «mendiant d’amour» Don Valentino Salvoldi, prêtre du diocèse de Bergame, malgré des dizaines de témoignages d’abus sexuels contre lui.

Il emmenait les enfants dans son lit, les embrassait longuement sur la bouche et se frottait contre eux sous prétexte de parler de Dieu, il les faisait se déshabiller et les caressait pendant qu’ils se baignaient nus avec lui lors des camps d’été. Des dîners aux chandelles où le prêtre encourageait les garçons à se toucher entre eux, des manipulations qui ont duré des années, entre louanges et promesses de faire partie d’une élite spirituelle à laquelle les règles communes ne s’appliquaient pas.

Cependant, tout cela n’a pas suffi pour amener l’abuseur en jugement : le cas de Don Valentino Salvoldi, prêtre du diocèse de Bergame, responsable d’avoir harcelé et abusé sexuellement d’au moins 21 garçons, dont plusieurs mineurs, s’est conclu par un classement sans suite pénal et ecclésiastique. Le 3 septembre 2024, la procureure Elena Torresin, procureure adjointe de la République auprès du tribunal d’Udine, avait déjà décidé de ne pas poursuivre le prêtre, aujourd’hui octogénaire, car les délits étaient prescrits, décision confirmée en 2025 par le Dicastère pour la Doctrine de la Foi, qui a décidé «de ne pas déroger à la prescription écoulée».

Le pape François avait réitéré à plusieurs reprises que les abus sur mineurs ne disparaissent pas dans l’Église et qu’on renonce toujours à la prescription dans ces cas, mais les juges du Dicastère dirigé par le préfet Tucho Fernández doivent avoir une mauvaise mémoire. D’autre part, même l’exhortation de Bergoglio à la «tolérance zéro» envers les abus est restée une déclaration d’intention, quelque chose de bien à dire mais qu’on n’a pas vraiment l’intention de mettre en pratique, du moins pas au prix de la bonne réputation de l’Église et de ses évêques. C’est précisément sur les abus et le manque d’écoute des victimes que le pape Léon est revenu début janvier, dans l’intervention conclusive du premier consistoire extraordinaire de son pontificat, tenu devant 170 cardinaux :

«L’abus lui-même cause une blessure profonde qui dure peut-être toute la vie ; mais souvent le scandale dans l’Église est dû au fait qu’on a fermé la porte et qu’on n’a pas accueilli les victimes, en les accompagnant avec la proximité de vrais pasteurs».

Cependant, la pleine conscience du problème de la part du Vatican ne correspond pas à une réaction adéquate : les autorités ecclésiastiques, à tous les niveaux, continuent de garder sous clé les tiroirs contenant les documents sur les cas de violence sexuelle et sont impatientes de clore les dossiers épineux de pédophilie cléricale, pour pouvoir continuer à agir sans entraves, comme le démontre l’évêque immuable de Piazza Armerina, Rosario Gisana (dont nous parlons dans le podcast La Confessione), jugé aujourd’hui pour faux témoignage.

Le cas judiciaire de Don Salvoldi est donc très intéressant car il met en évidence le comportement omertoso, le manque total de transparence et la coupable lenteur de l’Église dans les cas d’abus. Et ce n’est pas tout : les prêtres et les évêques sont si indifférents à la souffrance des victimes qu’ils ne se soucient même pas de sauver les apparences, et il arrive même qu’ils confient les enquêtes sur les prêtres pédérastes aux mêmes personnes qui s’occupent des Services Diocésains de Protection des Mineurs.

Nous en arriverons là. Mais avant, il faut souligner que, une fois de plus, si nous avons appris le cas d’un prêtre abuseur, ce n’est pas grâce à un geste de transparence de l’Église, qui en est directement responsable, mais uniquement au courage des victimes, qui l’ont dénoncé à la justice et à la presse. Le premier d’entre eux a été Stefano Schiavon, qui avait 17 ans au moment des faits et qui a localisé des dizaines de garçons qui participaient aux camps d’été organisés par le prêtre charismatique de Bergame entre les années 90 et 2000, reconstruisant avec précision la dynamique des approches, de la manipulation et des abus. J’ai raconté l’histoire de Valentino Salvoldi, prédateur en série d’enfants, dans deux articles publiés dans Domani, le 27 décembre 2023 et le 10 février 2024. C’est ainsi que Salvoldi interprétait sa vocation sacerdotale :

Don Valentino Salvoldi, prêtre du diocèse de Bergame, se définit lui-même comme «un mendiant d’amour». C’est un prédicateur passionné qui consacre sa vie à libérer le message évangélique des chaînes dans lesquelles, selon lui, une Église trop rigide l’a enchaîné : il parle de la joie du corps et invite à remplacer le signe de paix à la fin de la messe par de longs embrassements. Après avoir été missionnaire en Afrique, il rentre en Italie et, au début des années 90, commence à organiser des camps pour jeunes adultes où il assume le rôle de prêtre progressiste, ouvert au dialogue et critique envers la société capitaliste. Cependant, il décide bientôt de s’adresser aux adolescents car, selon lui, c’est l’âge où se forme la personne et ensuite «il est trop tard pour changer». Il les invite à chercher la vérité, à voyager et à choisir un maître de vie qui les guide. C’est précisément cette relation qu’il établit avec ses «préférés», à qui il prête une attention particulière, les embrassant sur la bouche et les emmenant au lit «pour une sieste» ou pour la confession. Ce sont des enfants, certains n’ont que treize ans, et l’expérience d’un camp scolaire avec un prêtre qui ose dire des choses transgressives les fascine. Il les récompense avec des louanges et des encouragements et, s’ils se rétractent quand il les touche dans leurs parties intimes, il les rassure immédiatement : «ce que nous faisons ici est bien».

«C’était en 1996 ou 1997 : lors d’un camp d’été en Val d’Ossola, Salvoldi nous a emmenés nous baigner dans une source d’eau chaude», raconte Samuele (nom fictif). «Là, sans échanger beaucoup de mots, comme si c’était déjà clair ce qui allait se passer, les garçons nous nous sommes déshabillés et le prêtre a fait de même —continue Samuele—. Nous nous sommes immergés dans l’eau et, à tour de rôle, nous avons reçu les caresses et les baisers de don Valentino. Si quelqu’un commençait à s’exciter, don Valentino expliquait que c’était «seulement quelque chose de mécanique» et que lui aussi «durcirait» —mots textuels— s’il mettait la sienne sous le puissant jet d’eau thermale». Le propre Salvoldi, précise Samuele, commentait ensuite la journée avec les garçons devant les mères venues les chercher, normalisant ainsi ce qui venait de se passer.

En août 2002, à Mione, dans la province d’Udine, Francesco (nom fictif), aujourd’hui âgé de 44 ans, se trouve dans l’un des camps organisés par Salvoldi : «Il créait une atmosphère suggestive pour les enfants, avec des rituels nocturnes caractérisés par des lumières tamisées et de la musique, où il était le gourou : je me souviens bien l’avoir vu embrasser certains garçons», raconte-t-il. Davide (nom fictif), qui n’avait alors que vingt ans, a également participé au camp de Mione et se souvient de l’ambiance «paraspirituelle» créée par le prêtre et des soirées aux chandelles : «Un enfant, visiblement déprimé, était le page de compagnie de Valentino», dit-il. «Mon histoire —sousligne Davide— montre comment le prêtre est capable d’attendre le moment opportun et la mécanique préméditée et dolosive de son comportement».

Dans le camp, Salvoldi n’essaie pas de s’approcher physiquement de Davide —seulement une fois il s’approche de lui pour lui sentir les cheveux—, mais il lui demande de l’aider à rédiger le livre qu’il est en train d’écrire. Ainsi, Davide corrige les brouillons de don Salvoldi pendant un couple d’années ; une fois le travail terminé, il veut lui envoyer le texte, mais le prêtre insiste pour qu’il le lui remette en main propre. Le prêtre lui demande de le rencontrer dans un village par où il passe ; d’abord ils déjeunent chez un ami et ensuite ils vont à l’hôtel où il loge pour parler du livre. «Dès que je suis entré dans la chambre, Salvoldi m’a mis la langue dans la bouche et je me souviens du dégoût que j’ai ressenti, la sensation de sa barbe rugueuse sur le menton. Dégoûté, je suis parti immédiatement», dit Davide.

Et quelques années plus tard, voici les souvenirs d’un autre témoin, Ettore (nom fictif) : «J’ai participé à deux camps de Salvoldi, en 2006 et 2008, quand j’avais 16 et 18 ans —raconte-t-il—. La première nuit, don Valentino m’a appelé dans sa chambre parce qu’il voulait parler avec moi. Il m’a dit de m’allonger sur le lit pour nous embrasser, mais j’ai refusé». Ettore parvient à ne pas se laisser tromper par le prêtre, mais il se rend compte de l’ambiance particulière qui l’entoure : «Pendant ces camps, on organisait un dîner aux chandelles où on se nourrissait les uns les autres —raconte-t-il à Domani— et ensuite on invitait les garçons à nous embrasser en glissant les mains sous le t-shirt». Et pas seulement ça : «J’ai clairement vu don Valentino embrasser longuement sur la bouche un garçon assis sur ses genoux». Ettore est déconcerté, mais il pense que si personne n’a rien à objecter, peut-être que les baisers font aussi partie du «rituel». «Valentino disait que les règles de l’extérieur ne valaient pas, qu’avec lui il fallait suivre de nouvelles règles basées sur l’amour, le contact physique et l’être ensemble».

Le prêtre se déplace entre Lombardie, Rome et Afrique, où il adore prêcher l’amour sous toutes ses formes (au moins jusqu’à ce qu’on le chasse) et où sa haute considération pour lui-même le pousse à tomber dans certains péchés de vanité :

Sur sa page web, les données biographiques sont génériques : il écrit qu’il a étudié pendant vingt-cinq ans et qu’il a enseigné pendant autant de temps la philosophie et la théologie morale, surtout en tant que professeur invité dans des pays du tiers-monde. «Maintenant je suis au service du Saint-Siège pour la formation du clergé des Églises jeunes», ajoute-t-il, sans préciser en quoi consiste ce «service». C’est un «fidei donum», c’est-à-dire un prêtre envoyé exercer le ministère dans des terres de mission, mais surtout c’est un auteur très prolifique : il publie avec différentes maisons d’édition (Paoline, Elledici, Gabrielli editori, Città Nuova et autres) des essais de vulgarisation sur la morale, des recueils de prières, des biographies, certains d’entre eux traduits aussi à l’étranger. Son style est emphatique, rempli de phrases choc, et le thème récurrent est l’amour sous toutes ses expressions. Sur la page web de Gabrielli editori, on lit qu’il a été professeur de philosophie et de théologie morale à l’Académie Alfonsiana de Rome et que «pour son engagement il a été expulsé de sept États africains, il s’est confronté deux fois au peloton d’exécution au Nigeria et a échappé à la lapidation au Bangladesh». En réalité, son enseignement à l’Alfonsiana se limite à un seul semestre, en 1988-1989, «comme invité, avec un cours sur «Le sacré dans les cultures africaines»», comme en témoigne le père Maurizio Faggioni, professeur de bioéthique dans le même institut.

Il est si préoccupé de construire son image d’érudit et de missionnaire dévoué qu’il investit quelques centaines de dollars pour inclure son nom dans l’annuaire «Distinguished leadership» («pour ses éminentes contributions en tant qu’écrivain et promoteur de la justice et de la paix»), publié à titre onéreux par l’American Biographical Institute de Raleigh, Caroline du Nord, une entité qui a été dénoncée à plusieurs reprises pour escroquerie. Un détail qui confirme l’égocentrisme du prêtre, qui lors d’une conférence en Éthiopie en 2002 n’a pas craint de se définir lui-même comme trop «beau et intelligent» pour plaire à l’Église ; une Église qui «le craint» et préfère ordonner des personnes «plus normales».

Insatisfait de l’activité des camps scolaires, Salvoldi décide au début des années 2000 de voir grand et fonde l’organisation à but non lucratif Shalom, «une organisation à but non lucratif d’utilité sociale, dont l’objectif est la formation morale et la croissance culturelle des jeunes». Sa devise est «les jeunes sauvent les jeunes» et elle promet «la joie d’écouter le roulement des tambours, tandis que les pieds se meuvent joyeusement dans la danse du rêve de «cieux nouveaux et terre nouvelle»», comme on lit dans une brochure de présentation. Le président est son frère, Giancarlo Salvoldi, politicien, élu député pour les Verts de 1987 à 1992. Après quelques années, l’organisation à but non lucratif est liquidée et sur Internet on ne trouve pas de traces de projets réellement réalisés.

Frère d’un ex-député, Salvoldi est donc un prêtre évanescent, un missionnaire sans paroisse avec une biographie vague et peu claire même pour son propre diocèse, qui semble le connaître très peu. Don Francesco Airoldi, vice-directeur du Service Diocésain de Protection des Mineurs de Bergame et chancelier épiscopal, répond à la demande d’informations sur le prêtre de la part des carabiniers par une lettre remplie de «selon nos constatations», soulignant que Salvoldi «exerce son activité principalement en dehors du territoire du diocèse de Bergame et pour d’autres entités ecclésiastiques». En définitive, il se lave les mains, et se montre tout aussi évasif quand il est interrogé le 14 novembre 2023 en tant que personne informée des faits, au point que la police, dans le rapport final de l’enquête envoyé au procureur adjoint, qualifie de «pilatien» le comportement des hauts responsables de la curie de Bergame, «disposée à ignorer complètement les actes du prêtre Salvoldi et à s’entêter derrière des compétences capieuses de caractère bureaucratique-étatique avec le seul but de sauvegarder l’extériorité des faits par rapport à la propre diocèse».

Le Service Diocésain de Protection des Mineurs de Bergame a répondu avec une certaine gêne à la dénonciation concernant Salvoldi reçue le 18 octobre 2023 de la part de Francesco Zanardi, président du Réseau contre l’Abus, qui se faisait porte-parole de «une dizaine de victimes» et demandait l’ouverture d’une enquête préliminaire sur le prêtre. «Ce Service Diocésain est sans doute disposé à écouter directement les personnes concernées», a écrit la responsable du Centre d’Écoute du Service Diocésain de Protection des Mineurs, Rosaria Cavallaro, et a précisé : «Pour ouvrir une enquête préliminaire de manière efficace et fructueuse, il est fondamental de connaître l’identité des dénonciants et de recueillir directement leur récit». Ce même jour, Zanardi a transmis la dénonciation aussi au président des évêques, le cardinal Matteo Zuppi, et six jours plus tard a déposé une plainte auprès du Parquet.

La nouvelle du prêtre missionnaire trop attentif aux enfants est arrivée à la presse et le 24 décembre est apparue une brève note sur la page web du diocèse :

«En relation avec certaines nouvelles parues dans la presse sur un prêtre âgé du clergé de ce diocèse pour des faits présumés remontant aux années 90, les mesures pertinentes ont déjà été prises pour activer les procédures prévues par le droit canonique, sans préjudice du respect du travail de la magistrature dans l’objectif commun de déterminer la vérité».

Le 27 décembre est publié l’article dans Domani et deux jours plus tard Salvoldi répond dans les colonnes du Corriere della Sera qu’il est innocent et que les baisers et embrassements «étaient des signes de tendresse et de paix, d’amour de Dieu» et que la sienne était «une pédagogie libératrice».

Le diocèse de Bergame et la CEI sont donc informés depuis octobre 2023 que le prêtre missionnaire Salvoldi a une inclination pour les enfants, mais ils attendent plus d’un an avant de mettre en marche une enquête sur lui. En effet, Stefano Schiavon n’a été contacté par le diocèse de Bergame que le 15 novembre 2024 en tant que «personne potentiellement informée des faits», 367 jours après la déclaration de Don Airoldi devant les carabiniers. Mais si le diocèse y a réfléchi longtemps, le témoignage de la victime doit arriver immédiatement, au plus tard dans un délai de six jours, y compris les jours fériés. Il vaut la peine de reproduire intégralement l’e-mail pour apprécier l’empathie de l’Église envers une possible victime :

Cher Dr Schiavon :

Dans le processus canonique que le diocèse de Bergame est en train de mener contre le révérend Valentino Salvoldi, votre nom est apparu en tant que personne potentiellement informée des faits objet de l’enquête, conformément au droit canonique.

Pour cette raison, le diocèse de Bergame vous invite à témoigner sur les faits objet de l’enquête dans la procédure canonique mentionnée, en précisant dès à présent que vous n’êtes pas obligé de comparaître ni de témoigner. Si vous décidez de témoigner, on fixera la date et l’heure de votre audition ; si vous décidez de ne pas accepter l’invitation, la procédure canonique suivra son cours normal.

Par la présente, on précise que le témoignage dans le cadre canonique n’entraîne ni n’implique en aucune manière la privation ou la limitation d’aucun droit devant l’autorité judiciaire compétente de l’État italien, car il s’agit de deux ordres (le canonique et le civil) indépendants et autonomes, chacun régi par ses propres normes.

En attendant une aimable réponse, nous vous remercions et vous saluons cordialement.

Mais le meilleur vient maintenant. L’e-mail est signé par «la docteure Arianna Dutto, déléguée de l’enquête» et provient directement de la Tutela minori de la curie de Bergame (tutelaminori@curia.bergamo.it), une adresse e-mail assez singulière pour une personne qui s’occupe d’une enquête sur un prêtre pédéraste. Tout aussi singulière est la profession de la propre responsable : en effet, Arianna Dutto, avocate du Barreau de Milan, ne fait pas seulement partie, comme on l’a compris, du Service de Protection des Mineurs du diocèse de Bergame, mais elle est aussi membre de plusieurs commissions de protection des mineurs et conseillère d’organismes ecclésiastiques et ordinaires de l’Église catholique ; elle fait aussi partie du Service Régional de Protection des Mineurs du Latium. Un curriculum notable —ce n’est pas en vain qu’on l’appelle souvent pour dispenser des formations dans le domaine ecclésiastique—, mais certainement pas une garantie d’impartialité dans une enquête pour abus sur mineurs.

 

Cet article a été publié à l’origine en italien sur le Substack de Federica Tourn

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