Les limites du salut

Les limites du salut
The Temptation of Christ by Juan de Flandes, c. 1500-1504 [National Gallery of Art, Washington, D.C.]

Par le P. Paul D. Scalia

Si Dieu ne voulait pas qu’ils mangent de l’arbre, pourquoi l’a-t-il mis là ? Cette question n’est pas aussi adolescente et boudeuse qu’elle pourrait le sembler. Dieu n’agit pas au hasard dans sa Création. Il a dû avoir une raison de placer cet unique arbre interdit dans le jardin. Le Catéchisme l’explique bien : l’arbre de la connaissance du bien et du mal « évoque les limites insurmontables que l’homme, en tant que créature, doit reconnaître et respecter librement avec confiance ». (CEC 396)

Or, « reconnaître et respecter librement avec confiance » est quelque chose que le Diable ne peut tout simplement pas faire. Il veut ses dons créés pour lui-même, sans Créateur ni Donateur. Il refuse de reconnaître ou de respecter ses limites de créature. Non serviam, se vante-t-il. Je ne servirai pas. . . .Je n’observerai pas de limites.

La misère cherche compagnie, ainsi le Diable veut reproduire sa mentalité chez les autres. Ses premières victimes sont Adam et Ève. (Genèse 3,1-7) Question : « Ainsi, Dieu vous a dit de ne pas manger de aucun des arbres du jardin ? ». Il ne pose pas la question pour obtenir une réponse. Il insinue que les limites sont absurdes et que celui qui les établit est hostile. Dieu est contre vous parce qu’il vous a imposé des limites. Adam et Ève mordent à l’hameçon. Ils s’étendent au-delà du lieu qui leur a été assigné et, dans cette même saisie, ils tombent.

Le Diable suit le même plan quand il s’approche de Jésus dans le désert. (Matthieu 4,1-11) Or, si le Diable ne peut pas comprendre les bénédictions de la condition de créature, alors les limitations de l’Incarnation lui sont absolument impénétrables. L’Incarnation n’est ni une fiction ni un jeu d’imagination. Dieu s’est réellement confiné et limité à notre nature humaine : naître d’une femme, expérimenter la fatigue, la faim, la soif et la tristesse. Même être tenté.

Le Diable ne peut pas saisir la joyeuse dépendance du Fils éternel envers le Père : « En vérité, en vérité, je vous le dis : le Fils ne peut rien faire de lui-même. . . .Je ne peux rien faire de moi-même ». (Jean 5,19.30) Il ne peut pas non plus comprendre la joyeuse acceptation du Fils de notre nature humaine créée. Pour Satan, le pouvoir divin signifie faire ce qu’on veut, sans servir personne. Bien sûr, cela ne signifie pas s’imposer des limites à soi-même par humilité.

C’est pourquoi il pousse Jésus au-delà des limites. Si tu es Fils de Dieu, ordonne que ces pierres deviennent des pains. Jésus expérimente la faim dans sa nature humaine et fait confiance avec joie au Père pour le soutenir. Il n’utilisera pas non plus son pouvoir divin pour créer un raccourci dans son ministère, en offrant de la nourriture physique au lieu de spirituelle. Sa réponse indique la dépendance, les limites et la confiance en Dieu : L’homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu.

Un jour, Jésus nourrira miraculeusement la multitude de pains. Mieux encore, il se donnera lui-même comme le Pain de Vie. Adam a été trompé par une fausse faim et s’est accroché au fruit de l’arbre. Suspendu à l’arbre de la Croix, le Nouvel Adam nous nourrit de l’Eucharistie, son propre Corps et son Sang. Il le fait non pour lui-même, mais en obéissance à la volonté du Père pour notre bien.

Puis vient la seconde tentation. Le Diable propose une exhibition audacieuse : que Jésus se jette du pinacle du temple et présume que le Père le sauvera. Si tu es Fils de Dieu, jette-toi en bas. Au fond, Prouve-le.

Le pouvoir divin de Jésus est illimité, mais pas dépourvu de but. Il est, en un certain sens, circonscrit par la raison et la fin. Un jour, il accomplira des miracles. Il chassera les démons et guérira, marchera sur les eaux et multipliera les pains. Mais ces miracles ne sont pas des jeux de salon. Il ne les accomplit pas pour prouver qui il est. En fait, il réprimande ceux qui (comme le Diable) exigent des signes. (Matthieu 16,4 ; 12,39) Son pouvoir divin ne s’exerce pas capricieusement, mais pour notre bien : pour révéler, instruire et inviter à la foi.

Enfin, la troisième et la plus démoniaque tentation : obtenir le pouvoir sur tous les royaumes en adorant Satan. Ce n’est rien d’autre qu’une répétition de la tentation dans le jardin. Atteindre au-delà du lieu qui nous a été assigné nous mène toujours aux pieds du Diable. La vraie liberté ne se trouve pas dans la saisie du pouvoir, mais dans la réception de ce que Dieu donne.

La bataille dans le désert est entre celui qui a rejeté toute limite et Celui qui s’est limité lui-même — qui s’est même revêtu de notre nature humaine, a été enveloppé de langes et un jour sera cloué sur la Croix—. C’est un combat entre l’illimité et le Limité. La mort est entrée dans le monde par le rejet orgueilleux des limites de la part d’Adam. La vie arrive par les humbles limitations du Nouvel Adam.

Nous vivons dans une culture qui rejette les limites et embrasse le concept démoniaque de liberté. Nous pensons que, pour être libres, nous devons nous dépouiller même des limites de notre nature humaine. Pour nous, la liberté exige que le mari et la femme soient libérés de leur union, qu’une mère soit libérée de son enfant à naître, qu’un enfant devienne une fille et que nos âmes soient chargées dans des machines.

Dans le désert, le Seigneur Incarné nous montre le vrai chemin. En s’humiliant — en se limitant — dans notre nature humaine et en faisant confiance à son Père, il vainc les tentations du Diable. Il l’a fait non pour lui-même, mais pour nous. Afin que nous puissions humblement suivre le chemin qu’il a tracé et arriver à la « glorieuse liberté des enfants de Dieu ». (Romains 8,21)

The Penitent St. Peter of Los Venerables by Bartolomé Esteban Murillo, 1685 [The Parado, Madrid]

À propos de l’auteur

Le P. Paul Scalia est prêtre du diocèse d’Arlington, en Virginie, où il sert comme Vicaire épiscopal pour le Clergé et curé de Saint James à Falls Church. Il est l’auteur de That Nothing May Be Lost: Reflections on Catholic Doctrine and Devotion et éditeur de Sermons in Times of Crisis: Twelve Homilies to Stir Your Soul.

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