Héros caché

Héros caché
John Newman by Emmeline Deane, 1889 [National Portrait Gallery, London]. Miss Deane was Cardinal Newman’s first cousin once removed.

Par Amy Fahey

En ce jour postérieur au 225e anniversaire de la naissance de saint John Henry Cardinal Newman, il serait bon de nous souvenir d’un homme dont le tempérament et les talents l’avaient dès le jeune âge destiné à la renommée académique, à la brillante éloquence et à la sainteté.

Qui était cet homme ?

Cet homme était extraordinairement populaire à Oxford, devenant un aimant pour les étudiants réfléchis, qui buvaient ses paroles : « ils affluaient à ses conférences, imitaient sa façon de parler, ses manières et son style vestimentaire ». Et pourtant, continue son biographe, « il désirait qu’on le laisse en paix pour se consacrer à ses propres études, pour accomplir les devoirs qui bientôt lui incomberaient… Mais il était né à la mauvaise époque pour ces ambitions paisibles ».

Cet homme a écrit lyriquement sur les qualités d’un érudit gentleman, soulignant que « son esprit devait être subtil, ardent et clair, sa mémoire heureuse, sa voix flexible, douce et sonore, son maintien et tous ses mouvements vifs, chevaleresques et retenus ». Selon tous les témoignages contemporains, il a été à la hauteur de son idéal.

Cet homme a voyagé à Rome, où il fut profondément influencé par la vie et l’exemple de saint Philippe Néri, et se convainquit de l’œuvre qu’il devait accomplir en Angleterre.

Cet homme fut engagé sur son chemin de conversion au catholicisme par la lecture des Pères de l’Église. Quand il commença à comprendre les implications de leur enseignement, la question qui se posait à lui, comme le note son biographe, n’était pas « si l’Église d’Angleterre était hérétique, mais si, en effet, l’hérésie était une affaire de grande importance ».

L’entrée de cet homme dans l’Église catholique fut universellement regrettée au sein de l’Église établie et de l’État comme une perte catastrophique pour l’Angleterre ; en termes d’un éminent homme politique de son temps : « c’est une grande peine… parce qu’il était l’un des diamants de l’Angleterre ».

Cet homme s’impliqua dans la fondation d’une université en Irlande, où « l’ambition d’une érudition sereine et d’une société aimable et compréhensive, si rudement perturbée à Oxford, semblait une fois de plus atteignable ».

Qui était cet homme, cher lecteur ? Ce n’était autre qu’Edmund Campion, le saint et martyr recusant anglais du XVIe siècle. Telle est sa vie, ses œuvres et ses paroles, et son biographe est Evelyn Waugh, dont Edmund Campion: A Life reste l’une des plus grandes œuvres de l’hagiographie moderne.

Waugh nous présente un portrait profondément humain et compréhensif d’un homme dont la vie, comme le démontre mon jeu rhétorique, ressemble en tant d’aspects si étroitement à celle de Newman, comme les deux panneaux d’un diptyque.

Est-ce seulement une heureuse coïncidence ou un simple alignement historique curieux qui nous permet de voir la vie de Newman comme un reflet de celle de Campion, ou de considérer Campion comme un précurseur de Newman ? Ou est-il trop audacieux de suggérer que, sans Edmund Campion, il n’y aurait pas eu de saint John Henry Cardinal Newman, Docteur de l’Église et Copatron de l’Éducation ?

En abordant ces questions, nous ne pouvons passer sous silence une différence centrale dans les vies de ces deux saints qui cherchèrent à restaurer la Foi en Angleterre : Newman a vécu presque jusqu’à quatre-vingt-dix ans ; la vie de Campion fut écourtée à quarante et un ans par « le bourreau et le boucher ».

Juxtaposée à la vie de Newman, celle de Campion peut aisément être lue comme un échec absolu. Comme nous le rappelle Waugh, après le martyre brutal de Campion et la quasi-extinction de l’Église en Angleterre pendant des siècles, il était tentant de conclure que « tout le galant sacrifice semblait avoir été prodigue et vain ».

Waugh déplore en particulier la perte de Campion pour le cours de la prose anglaise, quelque chose que personne ne pourrait dire de Newman, qui a enrichi de manière indélébile notre langue et nos lettres : « [S]i Campion avait continué dans la vie qu’il projetait alors pour lui-même, il serait presque certainement passé à l’histoire comme l’un des grands maîtres de la prose anglaise… Quel traducteur de la Vulgate s’est perdu en Campion ! ».

Newman lui-même semble faire écho à de tels regrets dans son célèbre sermon « Second Spring » :

Oh, ce jour misérable, des siècles avant que nous ne naissions ! Quel martyre de vivre en lui et de voir la belle figure de la Vérité, morale et matérielle, démembrée membre par membre, et chaque membre et organe arraché et jeté au feu, ou lancé dans les profondeurs ! … Mais enfin l’œuvre fut accomplie. La Vérité fut éliminée et enterrée à la pelle ».

Enterrée à la pelle : quel mot si brutal et pourtant graphiquement approprié pour l’enterrement de membres mortels et de la Vérité éternelle. Mais ce n’est pas la fin de l’histoire. Dans une phrase marquée par l’élégant parallélisme et l’antithèse qu’on peut voir dans ces vies parallèles, Newman déclare sur la chute et la résurgence de l’Église en Angleterre : « La chute fut merveilleuse ; et, après tout, elle était dans l’ordre de la nature ;—toutes les choses arrivent à néant : sa résurgence serait un type différent de merveille, parce qu’elle est dans l’ordre de la grâce ;—et qui peut espérer des miracles, et un miracle comme celui-ci ? ».

Newman attribue ce « miracle » non à l’intercession de Campion, mais à « mon propre saint Philippe », le fondateur de la Congrégation de l’Oratoire de Newman, saint Philippe Néri.

Quand Newman composa une litanie en l’honneur de son saint patron, parmi les nombreux titres profonds qu’il donne à saint Philippe se trouve l’un qui suggère le lien mystique entre Campion et Newman : « héros caché ». Car ce fut le « propre saint Philippe » de Newman, ce prêtre italien joyeux et humble, qui salua Edmund Campion avec Salvete flores martyrum —« Salut, fleurs des martyrs »— quand le jeune séminariste se trouvait à Rome se préparant au sacerdoce et à son futur sacrifice. (Le salut provient de l’hymne latin de Prudence sur le Massacre des Innocents).

« Pouvons-nous religieusement supposer que le sang de nos martyrs, il y a trois siècles et depuis lors, ne recevra jamais sa récompense ? », demande Newman dans ce sermon « Second Spring » :

La longue prison, le cachot fétide, l’attente fatigante, le jugement tyrannique, la sentence barbare, l’exécution sauvage, le chevalet, la potence, le couteau, la chaudière, les innombrables tortures de ces saintes victimes, ô mon Dieu, n’auront-elles pas de récompense ? … Et en ce jour d’épreuve et de désolation pour l’Angleterre, quand les cœurs furent transpercés de part en part par la douleur de Marie, dans la crucifixion de ton Corps mystique, chaque larme qui coula et chaque goutte de sang qui se versa ne fut-elle pas semence d’une moisson future, quand ceux qui semèrent dans les larmes devaient moissonner dans la joie ?

Ceux qui savent quelque chose du martyre de Campion savent qu’une goutte de son sang tomba sur le manteau d’un spectateur indifférent nommé Henry Walpole, qui suivit Campion dans le martyre après avoir écrit un tribut lyrique, « Why do I use my paper, ink, and pen? », dans lequel il déclare : « Le sang de ce martyr a humidifié tous nos cœurs ».

Tous nos cœurs. Je n’ai jamais été au château d’Arundel pour voir l’original, mais quand je contemple une copie du portrait si humain de Newman peint par Millais —dans lequel les plis de satin écarlate qui menacent d’engloutir le vieux Cardinal se reflètent dans les profonds plis de prière et de sacrifice gravés sur son visage— il me semble évident que, d’une manière mystérieuse, une goutte du sang de Campion tomba aussi sur Newman.

Telle est « ton Corps mystique », la Communion des Saints. Qui sait quels héros cachés peuvent être en train d’émerger, en Angleterre et ailleurs, en ce moment même, par l’intercession de ces hommes, pour renouveler et soutenir l’Église de Notre Seigneur ?

Saint Edmund Campion, saint Philippe Néri et saint John Henry Cardinal Newman, priez pour nous.

À propos de l’auteur

Amy Fahey est Teaching Fellow au Thomas More College of Liberal Arts. Son essai, « Sigrid Undset, romancière de la Miséricorde », paraît dans le prochain volume, Women of the Catholic Imagination (Word on Fire, 2024).

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