Le prochain voyage

Le prochain voyage
Paradise: The Walk Toward God by Salvador Dalí, 1963 [Dallas Museum of Art]

Par Joseph R. Wood

Pendant ma conversion, j’ai entendu des histoires merveilleuses sur les conversions d’autres personnes. Beaucoup méritent d’être publiées pour les manières inattendues dont la grâce de Dieu nous atteint habituellement. Et l’intérêt pour la conversion, du moins parmi les chrétiens, est large, réel et souvent émouvant.

Mon propre récit est prosaïque, une version de l’explication de Walker Percy sur la raison pour laquelle il a choisi le catholicisme : que pourrait-on faire d’autre ? Mais certains itinéraires de conversion sont bien plus captivants. Qu’est-ce que la conversion et que demande-t-elle ?

Dans la deuxième partie de la Divine ComédiePurgatoire—, Dante et son guide Virgile sont sortis de l’Enfer, qui leur a présenté des épreuves et des tribulations éternelles à ceux qui ne sortiront jamais. Ce fut un voyage rude à travers l’Enfer : démons hostiles, terrain traître et, pire encore, les horreurs que Dante voit endurer les damnés sans espoir de salut.

Seul le génie poétique de Dante, aidé par la direction vertueuse de son compagnon poète et mentor Virgile, lui permet de transmettre un peu de la misère qu’il a observée. Maintenant, il regarde vers l’avant, espérant un progrès plus facile à travers le Purgatoire, qui apportera ses propres défis, parmi lesquels le défi d’offrir une poésie encore meilleure que celle de l’Enfer. Seule une œuvre poétique supérieure convient à un lieu meilleur.

Maintenant, la perspective du salut éternel, bien que distante mais finalement assurée, remplace le désespoir de la damnation éternelle.

Pour naviguer son cours sur des eaux plus calmes
la petite barque de mon génie hisse maintenant ses voiles,
laissant derrière elle cette mer cruelle.

Maintenant je chanterai le second royaume,
là où l’âme de l’homme est purifiée,
rendue digne d’ascendre au Ciel.

Que de la mort ressuscite ici la poésie,
ô Muses sacrées.

(Purgatoire I, 1-8, trad. Hollander)

Dante ouvre ce second chant avec une comparaison de son œuvre à un second voyage, plus paisible. Il passe rapidement à une autre métaphore : son travail poétique comme chant, donnant lieu à une chanson qui portera la réalité de ce royaume des sauvés à son lecteur-auditeur.

Ce nouveau chant de voyage semble en réalité commencer à la fin de l’Enfer, avec un changement en Dante lui-même. Dans le dernier chant de ce volume, Virgile a escorté Dante jusqu’à Dis, le sol gelé de l’Enfer, où Satanás, « la créature qui autrefois eut un visage si beau », repose inquiet après sa chute du Ciel :

Alors comme je fus faible et gelé,
lecteur, ne le demande pas, car je ne l’écris pas,
puisqu’aucun mot ne suffirait.

Je ne mourus pas, et je ne restai pas vivant.
Imagine, si tu as du génie,
en quoi je me suis transformé, privé de l’un et de l’autre.

(Enfer XXXIV, 22-27)

À ce moment, Dante n’est « ni mort ni vivant », comme on le dit souvent, mais aucune des deux choses. Il est suspendu entre les deux seuls états d’être que nous attribuons aux hommes.

Comme l’explique Robert Hollander dans ses notes, de nombreux commentateurs voient ici un moment de conversion pour Dante, quand sa « crainte de l’Enfer se transforme en crainte de Dieu ». Dante passe « de l’état de mort à l’état de vivre dans le pardon de Dieu ». D’autres commentateurs décrivent ce moment comme « la culmination de l’imitation pénitentielle du Christ dans la descente en Enfer, symboliquement la mort du pèlerin au péché, c’est-à-dire la mort de l’« homme vieux » ».

La descente de Dante à Dis devient maintenant une ascension, d’abord au Purgatoire puis au Paradis.

Seule cette conversion prépare Dante à son second voyage à travers la purification du Purgatoire vers le bonheur du Ciel, et le capacite à relater ce second voyage poétiquement et musicalement. Dante est passé par l’Enfer pour se tourner vers Dieu et recevoir les dons poétiques nécessaires pour achever la Comédie.

Dans son livre Into Your Hands, Father: Abandoning Ourselves to the God Who Loves Us, le P. Wilfrid Stinissen commence par saint Augustin et avance à travers sainte Thérèse d’Avila et saint Jean de la Croix (et quelques autres habitants du Paradis) pour offrir un beau récit de la conversion comme abandon à la volonté divine. Dans sa conclusion, il cède la parole à un prêtre flamand qui décrit un virage radical vers Dieu :

Pendant des années… j’ai eu un rêve. J’étais assis complètement seul sur la terre. Complètement seul. Je me voyais assis sur ce grand globe. Puis cela a commencé. L’angoisse terrible, toujours récurrente. Le globe s’est mis à tourner à une vitesse furieuse. Les arbres se brisaient. Les montagnes s’effondraient… Le vent hurlait à mes oreilles : Lâche ! Lâche ! Lâche ! Je ne lâchais pas… Parce que j’avais peur.

La peur fut une partie importante de l’expérience de Dante en Enfer. L’« angoisse terrible » qu’il vit le long du chemin l’était aussi.

Mais notre prêtre flamand finit par lâcher : sa peur et son homme vieux. C’est une expérience déstabilisante dans laquelle il perd ses repères et son soutien — maintenant « n’importe quoi peut arriver » —, de manière très similaire à la façon dont Dante se trouva souvent déséquilibré et incertain du chemin descendant en Enfer jusqu’à ce que Virgile le sauve. L’ami prêtre de Stinissen entre dans un nouveau voyage :

Et quand on arrive à ce point, tout devient nouveau, même une fleur, un papillon ou le frémissement du vent parmi les roseaux. Mais surtout Lui. Vraiment, il s’agit de tout ou rien. C’est le Ciel ou l’Enfer pour une personne. On devient une personne ou une créature inhumaine… [Le Seigneur] te conduit à travers des vallées obscures, et ton cœur ne peut atteindre l’endroit qu’il désire traverser qu’en passant par des vallées obscures.

Pour la plupart d’entre nous, ce chemin de conversion consiste en des moments moins dramatiques d’essayer à plusieurs reprises de choisir Dieu, de nous abandonner à sa volonté. Nous avons nos seconds, troisièmes et suivants voyages.

Mais le choix est en fin de compte le même : le suivrons-nous pour devenir ce que nous avons été créés pour être, ou deviendrons-nous l’une des « créatures inhumaines » dont parle le prêtre flamand, l’une de celles que Dante et Virgile rencontrent parmi les damnés ?

Le choix est posé dans le Psaume 1, entre le chemin du juste et le chemin du méchant. Moïse nous présente le même choix dans Deutéronome 30,19 quand il met devant nous la mort et la vie, et nous exhorte à choisir la vie.

Dans l’épisode 6 de son podcast « Words from the Desert », les moines bénédictins du Prieuré de Silverstream rappellent l’affirmation du P. Willie Doyle, S. J. (mort comme aumônier dans la Première Guerre mondiale), selon laquelle la prière la plus commune des saints pendant qu’ils étaient sur terre était : « Père, je suis tombé, aide-moi à me relever ».

Le prochain voyage commence par savoir que tu es perdu.

À propos de l’auteur

Joseph Wood est professeur adjoint en philosophie à la Catholic University of America. Il est un philosophe pèlerin et un ermite accessible.

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