Par Joseph R. Wood
Un bon ami et éminent commentateur catholique depuis de nombreuses années m’a appelé cette semaine pour me demander mon point de vue sur la politique étrangère américaine actuelle. Ce n’était pas la première fois, et cette fois encore, je n’avais rien de cohérent à offrir. C’est ainsi depuis une quinzaine d’années. Formé à la logique de la Guerre froide en tant que fonctionnaire militaire et de politique étrangère des États-Unis, je me suis trouvé incapable de m’adapter aux réalités du XXIe siècle.
Je me suis rendu compte vers 2012 ou 2015 que, si on m’avait emmené dans le Bureau ovale (dont la décoration était alors différente de celle de l’Administration Bush 43, mais pas encore saturée d’ors) et qu’on m’avait dit : « Eh bien, petit malin, dites au Président quoi faire avec [insérez ici votre région ou votre problème de politique] », je n’aurais pas su quoi dire. Aujourd’hui, c’est la même chose.
En 2017, l’ambassade de France à Washington s’est réveillée début janvier avec la constatation que, après huit ans de relations joviales avec l’entourage d’Obama, elle ne connaissait personne qui serait probablement installé dans la nouvelle Administration Trump. Ces entrées dans le carnet d’adresses avaient été mises de côté dans l’anticipation confortable, voire joyeuse, d’une Amérique « transformée » de manière permanente, pour utiliser l’expression d’Obama. Pour les Français, un problème sérieux.
Apparemment, l’ambassade a envoyé un câble urgent à Paris pour demander si quelqu’un connaissait d’anciens républicains qui pourraient être ouverts à reprendre contact. Dans un signe clair de désespoir, on m’a invité à une fête d’investiture (je n’étais pas vraiment républicain, mais on comprend l’idée). La star de la soirée était Rudy Giuliani. J’ai vu quelques visages connus, aussi surpris que moi de se retrouver soudain à la mode.
Par la suite, j’ai refusé une consultation très tentative sur un possible poste dans l’Administration Trump. Il n’y a plus eu d’invitations à l’ambassade de France.
J’ai refusé non pas parce que j’étais un never-Trumper de principes élevés, mais parce que, dans un rare moment de lucidité, je savais que je n’avais plus rien à offrir au monde de la politique à Washington.
Pendant l’Administration Bush, je m’étais rendu compte que ma principale contribution consistait à demander de temps en temps : « Rappelez-moi ce que nous essayons de faire ». En 2017, même formuler cette question semblait hors de ma portée.
À ce moment-là, j’étais déjà plongé dans mes études doctorales de philosophie. Mes travaux dans le domaine militaire et de politique étrangère avaient eu, au fil des ans, l’effet d’alimenter mon intérêt pour les questions fondamentales sur les vérités immuables qui peuvent être atteintes dans cette vie.
C’est-à-dire que ma vie active n’a fait qu’intensifier mon désir d’une vie contemplative. Et pas simplement une retraite du travail rémunéré avec des avantages matériels, mais un retrait au sens français du verbe retirer : se retirer ou s’éloigner du monde.
Ainsi, au milieu de ces mille mots que m’a assignés TCT, le lecteur pourrait bien se demander : où mène ce souvenir autobiographique propre au temps de l’Épiphanie ?
Il mène à Socrate, Platon, Aristote, saint Augustin, saint Thomas d’Aquin et aux œuvres d’autres philosophes sur lesquels j’aime griffonner des réflexions.
Mais peut-être de manière un peu surprenante, il mène aussi à Dante. À ce point, notre éditeur pourrait hausser les sourcils, car il en sait assez sur Dante. Je serai donc prudent.
Mon ami et mentor à l’École de philosophie de la CUA, le Dr Kevin White, a enseigné des cours sur Dante et la philosophie, et j’ai eu la chance d’assister à l’un d’eux. Distingué thomiste, il enseigne à la CUA depuis plus de trois décennies.
White (qui, soit dit en passant, possède une collection complète du magazine Idler, le grand projet édité par le collaborateur de TCT David Warren) encourage ses élèves à apprendre l’italien autant qu’à lire Dante quotidiennement. En cette nouvelle année, je suis au moins la seconde partie de son conseil.
Je relis la Divina Comedia et j’en suis déjà à plusieurs chants de l’Inferno. J’essaie de ne pas me presser, mais aussi de ne pas traîner, car White informe aussi ses élèves de la légende selon laquelle l’endroit où l’on s’arrête de lire la Comedia est là où l’on va après la mort. J’ai besoin d’atteindre bientôt le Purgatorio et, sans tarder, le Paradiso. On ne sait jamais.
De plus, c’est un plaisir de la lire et de la relire. Et Dante connaissait bien la philosophie thomiste. Il invoque une vaste gamme de références, ce qui rend les notes essentielles pour ceux d’entre nous qui sont moins versés dans la littérature et l’histoire anciennes.
La belle traduction de Robert et Jean Hollander est ma version préférée (le seul volume de la traduction de Dorothy L. Sayers que j’ai lu, Purgatory, est aussi magnifique). Jean s’est principalement occupé du langage et Robert des notes.
Dans le premier cercle de l’Enfer, le Limbo, Dante est conduit par son guide Virgile à la rencontre de poètes et de philosophes païens qui ont manqué de foi mais sont morts, par ailleurs, sans péché. Ce n’est pas le Paradis ni la Vision Béatifique, mais ce n’est pas non plus de loin aussi terrible que le seront les cercles inférieurs.
Au sein du Limbo se trouve un « château noble » où résident trente-cinq âmes. Hollander note que, de ces trente-cinq, dans leur vie terrestre, trois cinquièmes étaient contemplatives et deux cinquièmes actives.
Ainsi, Dante reconnaît que, parmi ceux qui manquent de foi, la vie philosophique ou contemplative offre un certain avantage pour l’éternité, mais que la vie active a aussi ses mérites.
Aristote pensait que le vrai telos de l’être humain, la fin pour laquelle nous sommes faits, est le bonheur comme contemplation du divin dans l’excellence de la vertu intellectuelle, bien qu’il acceptât le bien de la vie politique parce que la plupart des gens ne peuvent pas vivre pleinement ce telos. Cicéron voyait le bien à la fois dans la vie philosophique et dans les rôles actifs de leadership politique et militaire, penchant pour ces derniers comme plus nobles.
Saint Augustin et saint Thomas d’Aquin ont accepté la nécessité de l’activité quand on fait face à un devoir ineluctable. Mais ils ont suivi l’avertissement du Christ que Marie avait choisi la meilleure part par rapport à Marthe (qui, malgré tout, était dans une meilleure situation dans son activité que les contemplatifs païens sans péché mais sans foi).
Un ami très proche, qui me connaît bien, m’a suggéré que pour la nouvelle année je me concentre sur l’écriture de choses qui aident simplement les gens. Voici un début : lisez Dante. Il remplit sa Comedia d’exemples de toute sorte de vie.
C’est quelque chose de très digne de considération pour les actifs qui se trouvent perplexes face aux gros titres et aux circonstances du moment.
À propos de l’auteur
Joseph Wood est professeur adjoint affilié à l’École de philosophie de la Catholic University of America. Il est un philosophe pèlerin et un ermite accessible.
