Pour les cardinaux réunis en consistoire cette semaine : réparer le mur

Pour les cardinaux réunis en consistoire cette semaine : réparer le mur

Par Robert Royal

Le Pape Léon a convoqué cette semaine les cardinaux du monde entier à un consistoire, un retour à la pratique normale qui, au cours de la douzaine d’années passées, a été en grande partie reléguée au profit de rencontres « synodales ». Ainsi, maintenant que l’Année Jubilaire est terminée, le Pape actuel fait quelque chose de nouveau — et d’ancien — ; en tout cas, une rupture avec la manière d’agir de son prédécesseur, dès les premiers jours de 2026. Que peut signifier cela ?

Un consistoire est une opportunité pour que les cardinaux soient de véritables collaborateurs du Saint-Père, pour parler avec lui — et entre eux— sur une mission divine d’envergure mondiale. Ce qui y sera discuté et la manière dont cela influencera le pontificat de Léon pourrait marquer la direction de l’Église pour la prochaine décennie ou plus. Et il y a beaucoup à dire — et prions pour que cela soit dit— au-delà des obsessions journalistiques fastidieuses sur l’immigration, le climat, les LGBT, les femmes. Car se pose devant nous une question troublante, formulée de manière directe il y a longtemps par une Certaine Personne : « Mais quand le Fils de l’Homme [viendra de nouveau], trouvera-t-il la foi sur la terre ? ».

Le christianisme, sous diverses formes, ne va pas disparaître du monde dans un avenir proche. Mais la vérité pleine de la foi, celle pour laquelle saints et docteurs, missionnaires, martyrs et confesseurs ont travaillé, souffert et sont morts, chancelle. Et cela, bien sûr, pour de nombreuses raisons, la moindre n’étant pas le fait qu’elle est attaquée, tant de l’intérieur que de l’extérieur, par des personnes qui lui veulent du mal.

Nous ne devrions pas détourner le regard de ce fait. Il était regrettable (du point de vue du chrétien actuel) que le Saint-Père ait dit dans les derniers jours de l’Année Jubilaire : « Les chrétiens n’ont pas d’ennemis, seulement des frères et des sœurs ». Nous comprenons ce qu’il voulait dire, bien sûr, et nous pouvons même l’approuver en un certain sens. Mais cela n’est vrai qu’à un niveau très élevé d’abstraction, et cela n’exprime pas la vérité complète, c’est-à-dire la vérité catholique. Ne pas suivre la vérité entière conduit, comme nous l’avons vu depuis l’abandon virtuel après Vatican II de la notion d’Église Militante, à une lecture erronée du monde dans lequel nous vivons, avec des effets désastreux.

Quand Voltaire a dit famieusement Écrasez l’infâme, cela était loin d’être le début — ou la fin— de la haine envers la foi catholique. La Révolution Française et ses rejetons totalitaires l’ont démontré. Dans le même Sermon sur la Montagne, Jésus a enseigné : « ayez du amour pour vos ennemis [ἐχθροὺς] » (Matthieu 5,44-45). Même avant la naissance du Christ, Zacharie, invoquant une sagesse hébraïque beaucoup plus ancienne, a proclamé :

Par l’intermédiaire de ses saints prophètes il a promis depuis longtemps

de nous sauver de nos ennemis [ἐχθρῶν],

des mains de tous ceux qui nous haïssent.

Le père spirituel du Pape Léon, saint Augustin, a écrit avec sagesse : « Que tes ennemis aient été créés est l’œuvre de Dieu ; qu’ils te haïssent et veuillent te ruiner est leur œuvre. Que dois-tu dire sur eux en ton for intérieur ? “Seigneur, aie pitié d’eux, pardonne leurs péchés, mets en eux la crainte de Dieu, change-les” ».

Et, bien sûr, comme tout vrai chrétien doit le croire, il existe L’Ennemi, qui hait Dieu et a tenté Ève pour apporter la ruine à toute la race humaine.

Ainsi, toute la tradition judéo-chrétienne — pas moins que l’expérience humaine ordinaire— nous dit que nous avons et aurons des ennemis, que nous le reconnaissions ou non. Et non seulement devons-nous prier pour eux, mais prendre des mesures fermes — dans la ligne de ce que saint Augustin a été crucial pour aider à penser à l’Église et à tout l’Occident par la théorie de la guerre juste—.

Nous avons le devoir, par exemple, de prévenir les dommages aux chrétiens individuels et aux autres (des milliers sont morts récemment au Nigeria, en plus de plusieurs autres nations) ; ou aux églises (la France perd actuellement deux bâtiments religieux par mois à cause d’incendies criminels) ; ou même à la présence même des chrétiens dans le monde, surtout dans des endroits comme la Chine, le Nicaragua, le Venezuela et des nations à majorité musulmane, sur lesquelles le Vatican garde en grande partie le silence.

Voici donc une proposition simple qui pourrait stimuler la pensée cardinalice en ce temps de consistoire. Le Pape François a affirmé de manière tranchante que nous devrions construire des ponts et non des murs. Un pont est une bonne chose — à sa place appropriée—. Mais les murs le sont aussi, car nous pourrions vouloir « vivre en paix avec tous ». Cependant, il y a des ennemis à qui seul un fou ouvrirait les portes. Toute la vie chrétienne tourne autour de ce que nous n’hésitions pas autrefois à appeler combat spirituel. En fait, souvent la séparation correcte d’une chose d’une autre — qu’il s’agisse de la distinction entre le bien et le mal, ou de la protection physique des fidèles en frustrant les malfaiteurs— promeut l’ordre, la paix et la charité selon Dieu.

Il est facile de voir pourquoi, au Vatican II, certains ont déploré la « mentalité de forteresse » de l’Église. Mais soixante ans plus tard, il est aussi facile de voir les résultats de l’Église ouverte. Ce qui manque de manière criante dans l’Église aujourd’hui n’est pas moins d’ouverture à « l’Autre », mais l’échec à se défendre — et à se définir— elle-même.

Comme l’a observé Benoît XVI, il était juste que le Concile reconnaisse le bien partiel qui existe dans d’autres traditions religieuses. Mais si l’on insiste trop sur cela — pour s’entendre avec les autres—, on ne peut éviter de perdre le zèle missionnaire, la conviction qu’il est à travers la vérité pleine sur Jésus, l’unique Sauveur, que nous pouvons être rachetés de nos chemins partiellement vrais et désastreusement faux. Personne ne sacrifie sa vie pour diffuser l’Évangile s’il pense que les autres sont déjà assez bien là où ils sont.

Nous n’attendons — ni ne désirons— qu’un Pape moderne appelle à des croisades, comme l’ont fait certains de ses prédécesseurs. Mais nous attendons qu’un vrai leader reconnaisse les menaces et se revête de l’Armure de la Lumière paulinienne, surtout quand même les observateurs séculiers ont commencé à réagir contre la militarisation de l’identité sexuelle, l’annulation de voix considérées coupables d’islamophobie, d’homophobie, de « haine », de patriarcat, d’« intolérance », etc.

Ce ne sont pas des problèmes faciles à résoudre, mais ils sont assez faciles à voir. Diverses approches sont possibles — et même nécessaires—. Que le Pape et les cardinaux soient inspirés pour les trouver. Mais une première étape cruciale est d’assumer toute la vérité : que les ponts ont leur utilité, mais que les murs aussi.

À propos de l’auteur

Robert Royal est rédacteur en chef de The Catholic Thing et président du Faith & Reason Institute à Washington, D. C. Ses livres les plus récents sont The Martyrs of the New Millennium: The Global Persecution of Christians in the Twenty-First Century, Columbus and the Crisis of the West et A Deeper Vision: The Catholic Intellectual Tradition in the Twentieth Century.

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