Par Daniel B. Gallagher
Quand je me suis retiré après une décennie de service à la Santa Sede, les choses n’allaient pas bien. C’était en 2016. Pour être honnête, elles allaient déjà mal même sous Benoît XVI. La Curie romaine est un désastre bureaucratique.
Mais les désastres magistériels sont encore pires, et un énorme s’est produit quatre ans après mon départ.
Ce n’était pas un commentaire spontané lors d’une conférence de presse improvisée. Ce n’était pas une déclaration ambiguë sur des sujets comme le mariage, les droits LGBTQ ou la peine de mort. C’était toute une vision théologique. Ou, plus précisément, l’absence d’une telle.
Ce mois d’octobre marque cinq ans du plus grand faux pas du pontificat de François. Malheureusement, cela est étroitement lié au nom même que Jorge Bergoglio a choisi en étant élu à la Siège de Pierre. Interpréter Saint François d’Assise, son héritage et le charisme qu’il a légué à l’Église a toujours été difficile. Fratelli Tutti a enormément accru cette difficulté.
La plupart des critiques de l’encyclique de 2020 se concentrent sur un ou l’autre thème de la longue liste que François présente comme cruciale pour notre temps : racisme, immigration, dialogue interreligieux, dignité de la femme, peine de mort, et autres. Mais j’ai vu très peu de critiques du principe fondateur du document.
Bien que François lui-même ait décrit l’encyclique comme un mélange d’homélies, de discours et de catéchèses précédentes, en son cœur se trouve une entreprise extrêmement douteuse et risquée : séparer le Christ du christianisme pour tenter de dialoguer avec le monde sur le sens de la « fraternité et de l’amitié sociale ».
« J’ai élaboré cette lettre encyclique à partir de mes convictions chrétiennes, qui m’inspirent et me soutiennent, mais j’ai veillé à ce que cette réflexion soit une invitation au dialogue entre toutes les personnes de bonne volonté » (n. 6).
Le « mais » est ici crucial. François sous-entend que les convictions sur la fraternité et l’amitié sociale dérivées de sa foi chrétienne peuvent être transmises de manière indépendante de cette foi, comme si elles pouvaient surgir également d’autres religions ou simplement de la condition humaine non évangélisée.
François a justifié son approche en faisant appel à la rencontre de Saint François avec le sultan d’Égypte, Al-Malik al-Kamil, en 1219 :
« Sans se soucier des difficultés et des dangers impliqués, [Saint] François alla à la rencontre du Sultan avec la même attitude qu’il inculquait à ses disciples : s’ils se trouvaient « parmi les sarrasins et autres non-croyants », sans renoncer à leur identité, ils ne devaient pas « entamer de disputes ou de controverses, mais être soumis à toute créature humaine par amour de Dieu ».»
Mais Saint François a interdit les disputes et les controverses non pas pour omettre le mandat du Christ d’annoncer l’Évangile, mais comme moyen de le remplir. Son intention était de convertir le Sultan, non pas simplement de partager avec lui une vision chrétienne de la fraternité sans le Christ.
Sans un principe christocentrique à sa base, Fratelli Tutti tombe rapidement dans des lieux communs presque risibles :
« Rêvons donc comme une seule famille humaine, comme des compagnons de voyage qui partageons la même chair, comme des enfants de la même terre qui est notre maison commune, chacun avec la richesse de ses croyances et convictions, chacun avec sa propre voix, tous frères. » (n. 8)
L’idée est que le christianisme modèle le type de communauté que les êtres humains seraient capables de construire par eux-mêmes. Mais les premiers chrétiens savaient bien que la koinonía qu’ils jouissaient était un don, non un accomplissement humain. C’était le fruit de l’action divine, non d’un paradigme politique. Elle se réalisait dans le Corps mystique du Christ, non dans un idéal social. Les baptisés étaient mus non seulement à prêcher ce que le Christ a prêché, mais à prêcher le Christ lui-même.
Ce fut le principe fondateur de la première encyclique de Saint Jean-Paul II, Redemptor Hominis (1979). Le focus principal du discipulat chrétien doit être dans la communauté de la grâce dans laquelle nous avons été incorporés, non dans la communauté mondaine à laquelle nous essayons d’apporter quelque chose.
Jean-Paul II a écrit qu’il existe un « profond aspect et dimension ‘personnels’ » dans la communauté des disciples, « qui, malgré toutes les déficiences de leur vie communautaire —au sens humain du mot—, est une communauté précisément parce que tous ses membres la forment avec le Christ lui-même, au moins parce que ils portent dans leurs âmes la marque indélébile d’être chrétiens. » (n. 21)
L’Église —et son Magistère— aspire à revenir à cette approche christocentrique. Jean-Paul II rappelait encore et encore que la seule chose vraiment distinctive que les chrétiens peuvent offrir au monde n’est ni un programme humanitaire, ni une recette de perfection morale, ni un modèle politique de coexistence, mais le Christ lui-même.
Dans une approche centrée sur le Christ, il n’y a pas de « mais » : il n’y a aucune raison de l’écarter de l’équation. Si Saint François a évité de discuter avec les sarrasins, ce n’était pas parce qu’il craignait qu’ils ne comprennent pas le Christ, mais parce qu’il a considéré que c’était la meilleure façon de le communiquer. Sa rencontre avec le Sultan a favorisé la compréhension mutuelle et a promu des relations pacifiques entre chrétiens et musulmans, mais son but ultime était de prêcher le Christ.
La première des Admonitions de Saint François, d’où le Pape a tiré le titre de l’encyclique, n’est pas dédiée à l’« amitié sociale », mais à la Santissime Eucharistie :
« Tous ceux qui voient le Sacrement du Corps du Christ, qui est consacré par les paroles du Seigneur sur l’autel par les mains du prêtre sous la forme de pain et de vin, et ne voient pas et ne croient pas selon l’Esprit et la Divinité qu’il s’agit véritablement du Santissime Corps et Sang de notre Seigneur Jésus-Christ, sont condamnés. »
L’absence d’un fondement eucharistique semblable dans Fratelli Tutti la condamne à l’échec. Que cela soit corrigé avant que cinq autres années ne passent.
À propos de l’auteur
Daniel B. Gallagher enseigne la philosophie et la littérature au Ralston College. Auparavant, il a été secrétaire au latin des papes Benoît XVI et François.
