Par Robert Royal
En 1776, l’année où les États-Unis se sont indépendisés (et où San Francisco a été fondé), deux prêtres franciscains, Atanasio Domínguez et Silvestre Vélez de Escalante, ont entrepris un voyage depuis ce qui est aujourd’hui Santa Fe, Nouveau-Mexique, traversant l’Arizona, le Colorado et l’Utah, avec l’aide occasionnelle de guides natifs, jusqu’à ce que les circonstances les obligent à revenir à Orem, Utah, le même endroit où, la semaine dernière, Charlie Kirk a été assassiné.
Leur mission, aussi étrange qu’elle nous paraisse aujourd’hui, était de trouver un itinéraire plus court depuis Santa Fe jusqu’à la mission franciscaine de Monterrey, en Californie —et, sans doute, de préparer le terrain pour l’évangélisation des populations natives, qui luttaient pour survivre dans les terres arides du sud-ouest.
Aujourd’hui, la plupart des gens ont peu d’idée de la façon dont le catholicisme est arrivé dans les territoires qui forment maintenant le sud-ouest des États-Unis. Mais il est très intéressant de lire les registres détaillés —avec des cartes et des observations sur les peuples locaux— que les explorateurs ont rédigés pour l’Ordre franciscain, et qui ont été publiés en anglais sous le titre The Dominguez-Escalante Journal.
J’ai voyagé dans l’Utah cette dernière semaine, parfois sur des routes qu’ils ont eux-mêmes tracées et qui, avec le temps, sont devenues le Vieux Chemin Espagnol (Old Spanish Trail). C’est, tout simplement, l’une des terres les plus étonnantes que Dieu ait créées.
À part une crevaison au milieu du désert (qui a pris des heures à réparer), ce fut un rappel que, malgré le mal que nous nous infligeons mutuellement, la Création de Dieu —avec sa beauté, sa bonté et sa vérité transcendantes— ne peut être annulée et est toujours là pour nous, si nous avons des yeux pour la voir.
En même temps, la rudesse et l’immensité de cette région —que les meilleures photos ne parviennent pas à capturer— témoignent de la ténacité et de la détermination de ces missionnaires, qui ont entrepris une tâche presque impossible.
Mais peut-être emportaient-ils une force plus grande sur le chemin. Zane Grey est parfois ridiculisé, quand on se souvient de lui, comme un vieux écrivain mièvre du Far West (il n’y a même pas d’exemplaires de ses livres dans les librairies de l’Utah). Mais, tout comme Paul Horgan, le grand romancier catholique du sud-ouest, Grey percevait aussi profondément l’éternel dans ces terres, quelque chose de plus facile à voir en des endroits comme Zion Canyon, même au milieu des vicissitudes humaines. (J’écris ces lignes à Zion et ces mots de Grey sur le vent du lieu me frappent) :
Il lui apportait toujours, doucement, de douces et étranges nouvelles de choses lointaines. Il soufflait d’un lieu ancien et murmurait la jeunesse. Il soufflait à travers les sillons du temps. Il apportait l’histoire des heures qui passaient. Il murmurait à voix basse sur des hommes de lutte et des femmes de prière. (Riders of the Purple Sage)
Ce n’est pas seulement le vent du canyon qui murmure des choses plus grandes, tant humaines que spirituelles. La Voie lactée dans ce ciel pur, un arc de lumière dans la nuit sereine, est quelque chose que peu de gens dans les villes, polluées par la lumière, peuvent aujourd’hui contempler. Il n’est pas besoin de télescope ni de connaissances scientifiques pour percevoir sa grandeur. Il suffit de lever les yeux, comme le faisaient nos ancêtres pendant des millénaires, avec des yeux réceptifs.
Pour moi, les formations rocheuses (un terme tristement insuffisant) de Zion, Bryce Canyon et Moab sont de véritables révélations. Le travail du vent, du soleil et de l’eau sur la pierre a sculpté des formes qui rappellent des colonnes de cathédrales (les hoodoos), des arcs-boutants, des tours solitaires, des châteaux sur des promontoires, et des élévations qui semblent des villes enchantées comme celles que nous rêvons parfois.
Qu’est-ce qui a poussé Tyler Robinson, l’assassin de Kirk —un jeune considéré comme intelligent par ceux qui le connaissaient—, à s’éloigner de tout ce qui était élevé et sublime autour de lui ?
L’une des tragédies les plus révélatrices est que il a grandi à St. George, Utah, près de Zion, au sein d’une famille solide (son père a été adjoint du shérif pendant des décennies) et entouré de paysages naturels impressionnants. D’une certaine manière, il s’est déconnecté de tout cela —ceux qui le connaissaient disent que les messages écrits sur ses munitions révèlent des mèmes courants dans certaines « communautés de jeux vidéo » en ligne. S’ajoute à cela sa connexion avec ce phénomène étrange que nous appelons le mouvement « trans », par l’intermédiaire d’une personne avec qui il vivait.
Nous n’avons pas encore commencé à mesurer les esprits malins qui polluent notre environnement, des esprits capables même de nous aveugler face aux plus grands splendides de la Création.
Il y a des années, C.S. Lewis, dans son court mais grand livre The Abolition of Man, parlait de deux éducateurs, Gayo et Tito, qui pensaient donner des outils critiques à leurs élèves en démythifiant tout ce qui est élevé. En particulier, ils ridiculisaient celui qui, devant une belle cascade, disait : « C’est sublime. » Ces éducateurs modernes (qui seraient pires aujourd’hui) répondaient : Non, la cascade n’est pas sublime. Ce que vous voulez dire, c’est que vous avez des sentiments sublimes.
Lewis a brillamment démoli cette réduction de l’objectif au psychologiquement subjectif, et a écrit :
La tâche de l’éducateur moderne n’est pas de défricher des jungles, mais d’irriguer des déserts. La vraie défense contre les sentiments faux est d’inculquer des sentiments justes. Si nous tuons la sensibilité de nos élèves, nous les rendons plus vulnérables au propagandiste quand il viendra. Car la nature affamée se vengera, et un cœur endurci n’est pas une protection infaillible contre une tête molle.
Comme le suggère le cas de l’assassin de Kirk, il y a aujourd’hui un type de jeunes qui ont passé trop de temps dans la jungle d’internet, et qui ont besoin d’être secourus et conduits vers des dimensions plus ordonnées et riches de la Création. Il y a un jeûne nécessaire de la jungle, et une ascèse culturelle dont notre monde a désespérément besoin.
Comme l’a dit le pape François en concluant son homélie lors de la messe pour le Soin de la Création en juillet :
« Saint Augustin, dans les dernières pages de ses Confessions, a uni la création et l’humanité dans un hymne cosmique de louange : ‘Tes œuvres te louent pour que nous t’aimions ; nous t’aimons pour que tes œuvres te louent’ (XIII, 33, 48). Que cette harmonie soit celle que nous répandons dans le monde. »
À propos de l’auteur :
Robert Royal est rédacteur en chef de The Catholic Thing et président du Faith & Reason Institute à Washington, D.C. Ses livres les plus récents sont The Martyrs of the New Millennium: The Global Persecution of Christians in the Twenty-First Century, Columbus and the Crisis of the West y A Deeper Vision: The Catholic Intellectual Tradition in the Twentieth Century.
