Par Mgr Robert J. Batule
Dans le ministère public de Jésus, il y a un épisode qui implique une pauvre veuve qui dépose deux petites pièces dans le trésor du temple. En voyant cela, le Seigneur attira l’attention des disciples sur cette offrande. Il leur fit savoir que la pauvre veuve avait contribué plus que tous les autres. Jésus basa son jugement sur le fait que les autres donnaient de ce qui leur restait ; en revanche, la pauvre veuve donna tout ce qu’elle avait, tout son gagne-pain. (cf. Marc 12,41-44)
Lorsque ce passage de l’Écriture apparaît dans la liturgie de l’Église, c’est à la fin de la période que nous appelons Temps Ordinaire. Plus précisément, il est proclamé vers la fin du Temps Ordinaire, lorsque nous réfléchissons sur les dernières choses : la mort, le jugement, le ciel et l’enfer. La sagesse de cette emplacement liturgique n’est pas douteuse. Je dirais seulement que la leçon eschatologique est un bon point de départ pour comprendre la proclamation de l’Évangile.
Beaucoup se souviennent de leur enfance, surtout à l’école primaire, quand on nous remettait les fameuses mite boxes comme une façon de garder à l’esprit la discipline pénitentielle de l’Église avant Pâques. C’est dommage que ces mite boxes ne soient plus guère utilisées. C’étaient une excellente manière d’initier les enfants à l’ascèse de l’aumône, avec une préoccupation à vie pour les pauvres et les marginalisés de la société.
La pauvre veuve et les mite boxes nous rappellent que la foi religieuse exige un coût personnel. Et le coût économique n’est pas toujours le plus lourd. Bien plus menaçante est la possibilité de devoir renoncer à certaines stratégies que nous employons mentalement et émotionnellement pour nier ce qui est le plus essentiel dans la foi religieuse : la conversion.
Sur ce point, certaines observations du P. Clodovis Boff au cours de cet été passé sont très révélatrices. Le P. Boff fut en son temps l’un des plus connus défenseurs de la théologie de la libération en Amérique latine. Mais il a commencé à avoir des doutes sur cette théologie il y a déjà plusieurs années. Depuis lors, ses réserves n’ont fait qu’intensifier.
Dans une lettre ouverte aux évêques d’Amérique latine et des Caraïbes, il a critiqué « la même histoire de toujours : questions sociales, questions sociales et questions sociales ». Cela s’est produit, a-t-il écrit, « pendant plus de cinquante ans. » Le P. Boff a regretté que « la bonne nouvelle sur Dieu, Christ et son Esprit [n’ait pas été prêchée] ».
La même chose, a-t-il indiqué, se produit avec « la grâce et le salut, la conversion du cœur, la prière, l’adoration et la dévotion à Marie, la Mère de Dieu. » Tout cela a également été mis de côté.
Il y a toujours la tentation du réductionnisme, non seulement en Amérique latine mais partout où l’Évangile est proclamé. Pourquoi ? Parce qu’avec l’Évangile, nous faisons toujours face au mystère. Dans la foi, le mystère est ce que nous contemplons. « Manipuler » le mystère ne sert qu’à domestiquer l’Évangile. En manipulant au lieu de contempler, nous pensons à tort que la foi est un outil pour résoudre des problèmes. Contempler l’Évangile, c’est nous confier à Dieu, sans calculer le coût, mais en nous faisant un don pour le Royaume.
La beauté de la sainteté consiste en ce que les saints proviennent de tous les coins du monde et émergent en chaque époque de l’histoire. Les circonstances, donc, sont très variées. Mais ce qui reste constant, c’est le désir personnel de servir le Seigneur dans le Royaume qu’Il a inauguré, bien qu’il ne soit pas encore pleinement réalisé. Le Royaume se manifeste uniquement lorsque on prêche Dieu, Christ et l’Esprit Saint, et aussi lorsque l’on prêche la grâce, le salut, la conversion, la prière, l’adoration et la piété mariale. C’est la compréhension de l’Évangile que le P. Boff a ; et c’est aussi celle de l’Église.
La gauche religieuse, devons-nous dire, ressemble beaucoup à la gauche politique dans sa constante recherche et calibration du progrès en relation avec les choses présentes. L’Église, cependant, n’a pas été établie par Christ pour réduire les taux de chômage ou augmenter la propriété de logement —aussi louables que soient ces réalisations pour toutes les nations du monde. L’Église a cherché, en tout temps et en tout lieu au long de l’histoire, à assister les pauvres, les dépossédés et les opprimés.
Jésus a fait exactement la même chose dans son ministère. En fait, la scène du jugement que nous trouvons chez saint Matthieu (25,31–46) devrait être effacée de l’Évangile si nous pensions que nous pourrions nous compter parmi les brebis sans pratiquer les œuvres de miséricorde corporelles. Cependant, la foi en Christ n’est, de aucune manière, du même ordre que les positions sur la propriété de la terre, le salaire minimum ou d’autres nombreux thèmes économiques et politiques.
La meilleure façon d’assister les pauvres et les marginalisés est toujours une question de jugement prudentiel. Et sans doute avons-nous besoin d’aide pour arriver à de bons jugements prudents. Il est bon, donc, de considérer l’orientation qui nous vient du Dicastère pour la Doctrine de la Foi, quand il était connu sous le nom de Congrégation pour la Doctrine de la Foi, dans un document sur « certains aspects de la théologie de la libération ».
Là, on nous avertit « que nous devons nous garder contre la politisation de l’existence qui, en malentendant tout le sens du Royaume de Dieu et la transcendance de la personne, commence à sacraliser la politique et à trahir la religion du peuple ». (1984)
Quand Jésus attira l’attention des disciples sur le fait que la pauvre veuve qui donna quelques pièces au trésor donna plus que les riches qui offrirent de grandes sommes, il ne réinventait pas les mathématiques. Il essayait, oui, d’enseigner sur le Royaume. Quand nous jugeons selon les critères du Royaume, les disparités ne sont pas ipso facto nocives. Car en imitant le don de la pauvre veuve —tout ce qu’elle avait— nous devenons véritablement riches aux yeux de Dieu.
Accepter l’Évangile est ce qui nous rend justes devant le Seigneur. La justice se trouve autant chez les riches que chez les pauvres. Elle a tout à voir avec Dieu, la grâce, le salut, la conversion, la prière, l’adoration et la piété mariale —jamais avec les mêmes thèmes de toujours. C’est là que se trouve la nouveauté du Royaume.
À propos de l’auteur :
Mgr Robert J. Batule est prêtre du diocèse de Rockville Centre. Il est curé de la paroisse Saint Margaret à Selden, New York. Il a écrit et publié des articles, des essais et des critiques de livres sur divers sujets dans des revues, des journaux et des publications pendant plus de quarante ans.
